Photo originale © Johanna Daniel.

Dictionnaire illustré et arbre imaginaire

L’indispensable Johanna Daniel vient de publier sur son tout aussi indispensable blog la présentation d’un énorme dictionnaire d’histoire naturelle illustrée (6 000 pages !) de la première moitié du dix-neuvième siècle découvert lors d’un atelier à la bibliothèque patrimoniale de Verdun.

Les illustrations valent le détour…

Illustrations, photo ©Johanna Daniel

Et en les parcourant avec intérêt, je suis restée interloquée devant cette image étonnante :

Photo © Johanna Daniel.

Dictionnaire pittoresque d’histoire naturelle et des phénomènes de la nature, dirigé par Félix-Edouard Guérin-Ménéville, 1833-1839, exemplaire colorié conservé à la Bibliothèque de Verdun.

Mais quelles sont ces étranges frondaisons offrant si charitablement de l’ombre aux bernard-l’hermite de passage ? Serais-je passée à côté de l’existence d’un joli d’un arbuste-palmier-éventail de plage ?

Un examen plus attentif me fait supposer que la plage représentée est censée être exotique (je crois distinguer un fez sur l’un des personnes dans l’embarcation d’arrière plan, quoique les falaises évoquent celles de Douvres), ce qui pourrait expliquer mon ignorance, mais l’explication est plus amusante…

Le végétal représenté n’est en fait pas un arbuste, mais une algue brune appelée padine, sans doute la padine queue-de-paon, courante un peu partout depuis l’Océan indien jusqu’à l’Altantique en passant par la Méditerranée.

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Padina panonica à marée basse, Novigrad, Croatie, Holger Krisp.

Vous vous demandez peut-être pourquoi vous n’avez pourtant jamais observé son feuillage se dresser fièrement vers le ciel breton. La réponse est aisée : la padine ne se dresse pas à la façon d’un arbre terrestre. Bien que cette algue soit l’une des rares à se calcifier, son port n’est pas vraiment érigé dans sa position naturelle immergée, et l’est encore moins quand elle est sortie de l’eau, à marée vraiment basse.

Mais alors, d’où vient ce port arrogant choisi par le graveur ? Selon toute probabilité,  de ses sources : les planches d’herbiers où les algues, comme les autres plantes, sont soigneusement aplaties pour les conserver, obscurcissant la réalité de sa position pendant sa vie.

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Alguier Crouan, 1852, Université de Bourgogne.

Je n’ai pas trouvé de la planche d’herbier de gravure susceptible d’avoir été la source directe de l’artiste, mais il y a peut-être à creuser du côté de l’alguier Du Dresnay, collecté entre 1820 et 1827.

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Alguier Du Dresnay,
Abbaye de Landévennec.

Une erreur toute simple qui a donné naissance à un paysage presque fantastique…

Références

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Sciences et techniques à Paris (2) : balades et visites

En complément de ma liste d’institutions consacrées aux sciences et aux techniques, voici une liste, forcément non exhaustive, de lieux, balades et visites guidées sur ces thèmes.

Balades

Histoire des sciences et des savants
Histoire des techniques
Puits artésiens
  • Passy Fontaine du square Lamartine 16e.
  • Place Verlaine Butte aux Cailles. Alimente aussi la Piscine 13e.
  • Fontaine du square de la Madone (ex square Hébert) 18e.
Stations de métro thématiques

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Histoire des mesures et de l’astronomie
  • Observatoire astronomique et météorologique privé du Dr David  Gruby, 100 rue Lepic.
  • Colonne astrologique Médicis près bourse du Travail rue de Viarmes (1574).
  • Mètre étalon (36 rue Vaugirard, en face du 17, et 17 place Vendôme).
  • Cadran solaire de la place de la Concorde.
  • Canon solaire du Palais Royal, méridienne acoustique.
  • Ligne méridienne de l’église Saint-Sulpice.
  • Mire du sud, Parc Montsouris, Mire du nord n°1 avenue Junot (au coin de la rue de la Mire).
  • Point kilométrique zéro sur le parvis de Notre-Dame-de-Paris.
  • Horloge astronomique d’Oronce Fine à la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
  • Les sept cadrans solaires de l’hôtel des Invalides.
  • Cadran solaire monumental (18 mètres) au square Emile-Gallé rue neuve des boulets.
  • Cadran solaire Papillon (625 m² !), 9 rue Jacques Hillairet.
Fossiles

Paris étant principalement construit en calcaire, propice aux fossiles de coquillages, j’ai été étonnée de trouver si peu de références à des fossiles visibles sur les  les bâtiments. N’hésitez pas à me signaler ceux que vous connaissez !

  • Église Saint-Pierre de Montmartre, 2 rue de Mont-Cenis : à gauche de la porte, la colonne en marbre porte de gros coquillages fossiles.
  • Cérithes visibles sur l’escalier entre l’avenue Pierre Mendès France et la rue Edmond Flamand par un double escalier.
  • Église Saint-Lambert de Vaugirard : façade, marches et piliers.
Art scientifique

Encore une catégorie qui mériterait d’être étoffée.

  • Jardin des sculptures, patio des tours 45-55, diatomées, spores et protozoaires, Université Pierre et marie Curie, Place Jussieu.
Boutiques
Nature

 

Visites guidées

Histoire des techniques
Jardins et botanique
Histoire de la santé
Transports
Promenades thématiques de Parcours des Sciences
  • Le Quartier latin de Marie Curie.
  • Des rêves de Maria Sklodowska à la consécration de Marie Curie.
  • Les hauts lieux de la radioactivité : sur les pas des pionniers.
  • Les Curie et les Joliot-Curie, du hangar de la découverte à l’Institut du radium.
  • Histoire de la chimie parisienne.
  • Histoire de la physique parisienne.

Manifestations

Une variété d’événements locaux ou nationaux permettent au visiteur curieux un accès des lieux habituellement inaccessibles aux public (réserves de musées, ateliers, laboratoires…)

Pistes bibliographiques

  • Guide du Paris savant, Anne Alter et Philippe Testard-Vaillant, Belin, 2003, 648 p.
  • Les grandes expériences scientifiques à Paris : du baromètre de Pascal au cyclotron du Collège de France, Frédéric Borel, Parigrammes, 2013, 240 p.Là-haut sur la Montagne, découverte d’un quartier scientifique, Ginette Gablot et Simon Vidal, Editions des Parcours des Sciences, octobre 2016 (ISBN 978-2-9557412-0-7)
  • Collection Promenades géologiques, co-édition Biotopes-MNHN : Paris (4e, 5e, 8e, 11e, 12e, 14e, 19e-20e) mais aussi Nanterre, La Défense, Dourdan…
  • Le Méridien de Paris :  Une randonnée à travers l’histoire, Philip Freriks, EDP Sciences, 2009.
  • Les Statues du Jardin des Plantes, Françoise Serre, Muséum national d’Histoire naturelle, 2011, 64 p.
  • Cadrans solaires de Paris, Georges Camus et Andrée Gotteland, CNRS éditions, 1997.
  • Parcours Arbres du Jardin des plantes.

Sciences et techniques à Paris (1)

On m’a demandé des idées de lieux consacrés aux sciences et techniques à visiter à Paris et, en voyant s’allonger ma liste de suggestions, je me suis dit qu’elle intéresserait peut-être le lectorat de ce blog.

NB : La taille des lieux  va de l’immense au très petit. Les différents site des grandes institutions (comme le Muséum national d’histoire naturelle) ont été séparés et classés selon leur discipline. Les lieux en italiques demandent de sortir du réseau de métro parisien, tout en restant accessibles en transports en commun. Les lieux grisés sont fermés. Les listes s’enroulent pour faciliter la lecture.

Pour une liste de balades hors musées, voir Sciences et techniques à Paris (2) : balades et visites.

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Sciences en général
Techniques
Technologies artistiques
Transports
Astronomie
Botanique
Zoologie
Zoo et ménageries
Géologie
Sciences humaines
Médecine et pharmacie
Inclassables

J’avais proposé à la collection Parigrammes un guide du Paris scientifique, mais cela aurait apparemment marché sur les plates-bandes d’autres titres.

 

La folie de l’entonnoir : petit mystère iconographique

Est-il sujet d’enquête plus exaspérant qu’une évidence ? Rien de plus difficile que de trouver une source à quelque chose de parfaitement trivial pour tout le monde depuis l’enfance.

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Gotlib, La Rubrique-à-brac, © Dargaud.

C’est ainsi que je me demande depuis plus de vingt ans comment diable est apparu l’un des codes les plus connus de la bande dessinée de mon enfance : l’entonnoir sur la tête du fou. C’est un magnifique exemple de raccourci graphique arbitraire à première vue mais qu’on prend rarement le temps d’expliciter.

Si votre curiosité vous pousse à interroger l’oracle moderne qu’est Google, vous trouverez plusieurs sites donnant avec assurance une réponse ferme : ça vient de Jérôme Bosch. En effet, parmi ses foules grotesques et fantastiques il représente à plusieurs reprises des personnages coiffés d’un entonnoir.

Mais quel rapport avec la folie, puisque beaucoup de ces personnages ne semblent pas fous, et que ses fous, par exemple dans sa Nef des fous, ne portent pas particulièrement d’entonnoir ?

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Sur la piste de l’Amphisbène : pérégrinations d’un enfant de la Méduse

Comment un motif peut-il se propager d’une œuvre à l’autre, et d’un artiste à un autre à travers des décennies ? Par quels détours un animal imaginaire peut-il sauter d’une scène mythologique à un livre de zoologie exotique ?

Mes interrogations ont leur point de départ dans l’ouvrage Animaux cachés, Animaux secrets (déjà à l’origine d’un précédent article), où Nadeije Laneyrie-Dagen attire l’attention du lecteur sur la progéniture grouillante de la tête de Méduse.

Rubens & Snyders, Tête de Méduse, huile sur toile, Vienne.

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Lion de la République, Léopold Morice , 1883.

Marianne et le roi des animaux : histoire d’une étrange adoption

Depuis que la place de la République, à Paris, a été refaite et piétonnisée il y a une demi-douzaine d’années, la statue qui lui donne son nom est beaucoup plus accessible et le rebord de la fontaine qui l’entoure sert de point de rendez-vous et de banc tant aux autochtones qu’aux touristes fatigués.

Sans le ballet d’automobiles qui ceinturait jour et nuit le rond-point, on a enfin le loisir de considérer la grande République de bronze ainsi que les trois allégories de la Liberté, l’Égalité et la Fraternité assises autour du socle.

Inauguré en 1883, ce groupe est l’œuvre des frères Léopold et François-Charles Morice, respectivement sculpteur et architecte pour le conseil de Paris. À nos yeux, cela peut sembler le pinacle de l’art officiel et sans « risque », si ce n’est qu’en 1878, année de la commande, Paris est sous l’autorité du Préfet de la Seine nommé par un gouvernement pas follement républicain ; la demande explicite d’un bonnet phrygien se met par exemple en contravention d’une interdiction de représentation de cet emblème prononcée suite à la Commune.

Lion de la République, Léopold Morice , 1883.

Lion de la République, Léopold Morice , 1883.

Mais la figure la plus appréciée des audacieux qui escaladent le monument à chaque manifestation est sans conteste le lion campé du côté de la rue du Temple. Vigilant, il veille farouchement sur une grande urne électorale marquée « Scrutin universel » (1789) (il manquait sans doute de la place pour ajouter « masculin »).

Mais au fait comment le Roi des animaux se retrouve-t-il en majesté sur le piédestal d’une République symboliquement construite en opposition à la monarchie ?  Que vient faire un animal africain pour représenter un orgueil français se réclamant de la Grèce antique ?

Rembobinons quelque peu…
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Le flehmen dans l’art

C’est en lisant le remarquable ouvrage de Nadeije Laneyrie-Dagen Animaux cachés, Animaux secrets, que je suis tombée devant une image sur laquelle je ne m’étais jamais attardée jusque là : une gravure allemande du seizième siècle représentant un groupe de chevaux en liberté.

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Elle fait partie d’une série de trois images proches par le peintre et graveur allemand du XVIe siècle Hans Baldung. Les deux autres montrent l’une l’étalon en train d’uriner et l’autre une scène de bataille générale entre les chevaux.

L’étalon ithyphallique (c’est-à-dire en érection) du premier plan est dans une posture très particulière interprété par l’autrice comme  : « la bouche ouverte, il hennit de façon évidemment sonore » (p. 60), mais j’y vois sans doute possible un flehmen. Lire la suite

Histoire naturelle et culturelle

Paul-VictorFournier

Les fleurs ont du malheur : elles servent de prétexte à une fausse poésie, bien insupportable à ceux qui aiment les fleurs et qui aiment la poésie. (…)

Au lieu des faux agréments qu’on répand sur la botanique, je voudrais qu’on donnât un agrément vrai. Je voudrais qu’en présentant une plante, on racontât ce qu’elle est dans la mythologie, dans la religion, dans l’histoire, dans l’art, dans la superstition, la tradition et l’usage populaire, en sorte qu’elle se présentât avec sa légende. Comme soudain cette botanique s’animerait en se mêlant à toute la vie humaine !

Ernest Bersot, « Lettre sur la botanique », chapitre XL de Morale et Politique, Didier, Paris, 1868, p. 427 et 429.

La nouille de Frankenstein, ou : le tourbillon avait des roues

Frankenstein ou le Prométhée moderne a été publié par Mary Wollstonecraft Shelley en 1818, ce qui explique la floraison de manifestations, parutions, colloques (et même un site de sensibilisation à la science)  qui commémorent le bicentenaire de cette œuvre fondatrice.

Ce roman précurseur de tout un genre littéraire a la particularité d’avoir une genèse bien connue : en 1816, toute l’Europe vit une Année sans été, causée par les poussières crachées dans l’atmosphère l’année précédente par l’éruption du Mont Tambora en Indonésie. Mary Shelley, son mari le poète déjanté Percy Shelley, le non moins poète et encore plus déjanté Lord Byron, le docteur Polidori et d’autres s’ennuient ferme dans une villa suisse : il fait froid, sombre et il pleut tout le temps. Ils discutent donc beaucoup, s’amusent à se lire des histoires de fantômes, et finissent par se mettre au défi d’en écrire.

Frontispice de l'édition de 1831, Theodor von Holst

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Symbiose et parasitisme : deux livres pour vous retourner le cerveau (et l’estomac)

J’ai lu dernièrement avec bonheur deux livres aux thèmes à la fois opposés et complémentaires, la coopération mutuellement bénéfique qu’est la symbiose et ce qu’elle menace à tout moment de devenir : la relation asymétrique du parasitisme.

9782330077495

Jamais seulMarc-André Selosse, Actes Sud, 2017.

 Je dois commencer cette recension par un aveu. Quand j’ai entamé cette somme, j’étais certaine de l’apprécier. Marc-André Selosse est en effet une autorité sur la question des symbioses et des mutualismes végétaux (sa dernière actualité avait trait à la mystérieuse reproduction des truffes noires). Mais je m’attendais à une présentation agréable d’idées déjà synthétisées par l’auteur dans des ouvrages pour étudiants, que j’ai eu l’occasion de lire lors de mes maintenant lointaines études.

Eh bien j’avais tort.

Non que la lecture ait manqué d’agrément ! Mais elle m’a apporté bien plus que cela : ma « culture biologique » ne m’a pas empêché d’apprendre énormément et même de changer franchement certaines de mes perspectives.

Le livre est touffu et bourré d’exemples détaillés : on y découvre la densité de l’invisible pluie de spores fongiques qui noie en permanence les plantes des forêts tropicales et pourquoi des kilomètres carrés de prairies du Midwest américain ont été semés à grands frais d’une variété d’herbe qui empêche les juments de pouliner correctement et fait même tomber les pieds des vaches !

Outre les innombrables exemples présentés, Selosse prend un recul très appréciable pour nous raconter la naissance et l’évolution des idées proches de symbiose et de mutualisme, leur différence parfois subtile avec le parasitisme et les débats qu’elles ont occasionnés. Il développe l’importance des relations mutualistes dans l’exploitation du milieu et ose des parallèles éclairants. Il compare par exemple l’arbre, partie aérienne et photosynthétique d’un réseau symbiotique mycélio-racinaire qui l’abreuve en eau et minéraux récoltés à grande distance, au ver des profondeurs Riftia pachyptila, captant grâce à ses branchies l’H2S de l’eau et le concentrant dans ses entrailles pour que ses bactéries symbiotiques puissent opérer leur chimiosynthèse…

Il insiste également sur l’importance évolutive de la symbiose. Les mitochondries qui donnent de l’énergie à tous les Eucaryotes ainsi que les chloroplastes végétaux sont en fait les descendants de bactéries endosymbiotiques prises dans une étroite relation de plus d’un milliard d’années avec leurs cellules hôtes, aboutissant à la création des hybrides que nous sommes. J’ai ainsi appris que cette idée a précédé de beaucoup Lynn Morgulis, célèbre pour l’avoir imposée, et qu’Auguste Lumière (l’un des frères) y était très opposé !

Enfin, le dernier chapitre explore les nombreux mutualismes de la civilisation humaine : au-delà des fondamentales flores intestinale, vaginale et cutanée, la domestication nous a donné accès à l’agriculture et l’élevage et a négocié de nombreuses « digestions » externes hautement bénéfiques. Nous lui devons notre capacité à nous nourrir d’amidon (pain) et de plantes initialement peu digestes mais riches en protéines (nattō, tofu…), ou encore des produits aussi culturellement fondamentaux que l’olive, le vin, la bière…

C’est l’occasion de découvrir mille détails sur la variété des pratiques et des goûts, ainsi que quelques surprises taxonomiques : c’est la levure Saccharomyces uvarum (« champignon à sucre des raisins ») qui fermente le cidre, alors que le vin est fermenté par S. cerevisiae, c’est-à-dire « de la bière ».

Toujours à la limite de la biologie et de la culture, n’oublions pas les ferments lactiques qui ont permis de conserver le lait du bétail et de le consommer bien après l’enfance ! C’est grâce à la subtilité du mutualisme entre le fabriquant de fromage et ses ferments que le camembert est blanc et non plus gris poussiéreux comme au XIXe siècle, car les souches de Penicillium camemberti ont été sélectionnées pour sporuler de plus en plus tard, évitant aux spores noires de tacher les assiettes d’une bourgeoisie parisienne découvrant les plaisirs des terroirs.

Selosse conclut ce panorama ambitieux par un appel à l’élargissement de la biologie des organismes à celle de tous les partenariats intimes ou facultatifs, permanents ou passagers, qui s’établissent entre tous les acteurs d’un écosystème.

Je recommande cette lecture à tous ceux qui s’intéressent à la logique du vivant : on peut le dévorer, ou, comme je l’ai fait, le lire à son rythme pour mieux digérer la richesse et la variété des sujets.


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Moi Parasite, Pierre Kerner, Belin, 2018.

Narré à la première personne et bien illustré, ce livre se veut non seulement facile d’accès mais drôle et dynamique. Il y réussit très bien, dans la lignée du blog (français, comme son nom ne l’indique pas) Strange Things and Funky Stuff, de Pierre Kerner, maître de conférences et vulgarisateur faisant feu de tout bois sur Youtube et les réseaux sociaux.

Et quand je parle de première personne, il ne s’agit pas de l’auteur, mais bien des animaux eux-mêmes ! Sont appelés à témoigner :

  • un ténia sur ses mœurs peu ragoûtantes et sur l’histoire de la parasitologie,
  • une guêpe parasitoïde  vindicative sur les différents parasitismes,
  • une fourmi soldat bien dégagé derrière les antennes sur les stratégies de défense,
  • une sacculine très start-up nation sur le mangement efficace de l’hôte,
  • un (ou deux ?) Diplozoon sur leurs bizarreries reproductives,
  • et enfin un virus sur sa contribution aux écosystèmes et à notre propre génome.

Je ne déflorerai pas trop les discours des différents personnages pour vous les laisser découvrir par vous-même, mais chacune des bestioles est extrêmement bien informée et défend son point de vue bec et ongles, ou plutôt mandibule et tarse…

Pour n’en citer qu’une, la guêpe s’indigne par exemple qu’on la mette, elle dont les larves dévorent leur chenille-hôte de l’intérieur, dans le même sac qu’un vulgaire moustique.  Sa piqûre ne saurait être responsable, au  pire, que d’une nuit sans sommeil…

Elle pousse même les définitions classiques dans leur retranchement : si nous appelons « vecteurs » les hôtes intermédiaires responsables de la transmission des parasites qui nous affligent (porc pour le ténia solitaire), il faut bien admettre que pour Plasmodium falciparum, agent du  paludisme qui se reproduit dans le moustique, l’être humain n’est qu’un hôte intermédiaire. Alors, le vecteur, ce serait nous ?

Plus léger que Jamais seul, Moi Parasite est tout aussi informatif : on y explore des cycles de vie à un, deux, trois, quatre hôtes, les emboîtements à donner le tournis de l’hyperparasitisme guêpier, les ruses des parasites des fourmilières, l’intérêt comparé de l’autofécondation et de la parthénogenèse et plus encore, le tout dans la joie et les jeux de mots. Au total, on y retrouve pas loin d’une petite centaine d’espèces parasites qui couvrent bien l’invraisemblable diversité de ce mode de vie.

En annexe, vous retrouverez non seulement un glossaire, mais aussi une bibliographie détaillée, et, ce qui est fort rare, commentée et agréable à lire, un outil remarquable d’approfondissement de la vulgarisation présentée.


Deux titres au ton très différent, centrés plutôt sur les plantes pour l’un et les animaux pour le second, qui se retrouvent sur leur rigueur et leur réussite dans l’art difficile de la synthèse vulgarisatrice.

Conflit d’intérêt : J’ai déjeuné avec Pierre.