La folie de l’entonnoir : petit mystère iconographique

Est-il sujet d’enquête plus exaspérant qu’une évidence ? Rien de plus difficile que de trouver une source à quelque chose de parfaitement trivial pour tout le monde depuis l’enfance.

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Gotlib, La Rubrique-à-brac, © Dargaud.

C’est ainsi que je me demande depuis plus de vingt ans comment diable est apparu l’un des codes les plus connus de la bande dessinée de mon enfance : l’entonnoir sur la tête du fou. C’est un magnifique exemple de raccourci graphique arbitraire à première vue mais qu’on prend rarement le temps d’expliciter.

Si votre curiosité vous pousse à interroger l’oracle moderne qu’est Google, vous trouverez plusieurs sites donnant avec assurance une réponse ferme : ça vient de Jérôme Bosch. En effet, parmi ses foules grotesques et fantastiques il représente à plusieurs reprises des personnages coiffés d’un entonnoir.

Mais quel rapport avec la folie, puisque beaucoup de ces personnages ne semblent pas fous, et que ses fous, par exemple dans sa Nef des fous, ne portent pas particulièrement d’entonnoir ?

Eh bien la pierre de folie justement : comme beaucoup d’autres peintres, Bosch a peint une tableau de l’opération symbolique où un médecin extrait du crâne de son patient la pierre responsable de sa folie.

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Jérôme Bosch, La Cure de Folie, v. 1494, Musée du Prado, Madrid.

Cela ne satisfait-il pas ma curiosité ? Eh bien non, pas du tout.

D’abord, l’entonnoir est porté par le médecin et non le malade, ce qui gêne tout de même beaucoup l’interprétation. Et puis surtout : quand bien même on accepterait ce lien, comment un symbole se transmettrait-il magiquement de ce tableau du quinzième siècle à la la bande dessinée du vingtième sans laisser de traces culturelles intermédiaires ?

Frustrée par cette filiation peu convaincante, je me suis mise en quête d’hypothèses plus étayées, et comme toujours dans ce genre de cas j’ai appris beaucoup de choses.

L’entonnoir du charlatan

Par exemple, à la Renaissance et jusqu’au XVIIIe siècle l’entonnoir est associé au médecin, et est considéré comme un de ses outils professionnels.

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Jacob Gole, Moine Médecin, d’après Cornelis Dusart, 1724, Rijks Museum.

Cet ustensile ne lui sert pas à embouteiller ses potions (le travail de l’apothicaire) mais plutôt à les administrer à des patients pas forcément enthousiastes. En fait, plutôt que du docteur fiable, l’entonnoir devient le couvre-chef symbolique du charlatan : la pierre de folie est une fiction plaisante de même que la trépanation associée.

Les fous se couvrent de tout

Quant aux couvre-chefs absurdes en général, on en retrouve toute une variété dans les scènes de beuverie et de carnaval, comme dans le Combat de Carnaval et de Carême de Brueghel l’Ancien :

L’entonnoir ne semble pas particulièrement préféré à d’autres objets tels que les marmites ou encore les panier. Dans les nombreuses représentations de la fête des rois peintes par Jan Steen, on trouve, outre les couronnes de comédie, plus de paniers que d’entonnoirs :

Mais en dehors de ce contexte carnavalesque, la coiffe caractéristique du fou est celle du fou du roi, de l’amuseur de cour avec ses oreilles d’âne et ses grelots.

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Maître de l’Ecce Homo, Portrait de fou regardant à travers ses doigts, Cassel.

Chemins de traverses

J’ai pisté une variété de couvre-chefs plus ou moins infundibuliformes : certaines coiffes néerlandaises du dix-septième et le chapeau juif médieval (pileus cornutus) dont l’histoire mériterait un livre à elle toute seule, ou encore le chapeau pointu des sorcières, à l’origine obscure. Mais pas un grain de folie dans tout cela !

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Maître de la Manne, L’Offrande des Juifs,  v. 1460-1470, musée Boijmans Van Beuningen.

J’ai cherché des utilisations plus récentes de l’entonnoir, mais elles ne sont généralement qu’une illustration de l’analogie de l’éducation comme « bourrage de crâne », en particulier avec le symbolisme de l’entonnoir de Nuremberg, introduit en 1647 par l’auteur allemand Philipp Harsdörffer.

Spécificité géographique

Il fallait donc mieux circonscrire la question, et quelle meilleure façon que d’en discuter avec des amis étrangers susceptibles d’avoir une perspective différente ? Je n’ai pas été déçue…

Aucun de mes amis britanniques, irlandais, américains, allemands ou espagnols n’avaient la moindre idée de ce dont je leur parlais. Je me doutais bien que le trope « se prendre pour Napoléon » avec un bicorne en papier journal était typiquement français, mais j’avoue avoir été surprise de découvrir que l’entonnoir du fou l’est presque tout autant : c’est un code, oui, mais un code propre à la bande dessinée dite franco-belge, avec une présence anecdotique dans la bande dessinées flamande, comme le personnage de Silvio, fou parmi d’autres dans les aventures de Néron.

Armée de mes souvenirs d’enfance, j’ai commencé ma liste (La Rubrique-à-Brac de Gotlib, Boule et Bill, Les Tuniques Bleues…), qui s’est étoffée au fil des explorations et des discussions, grâce à la bienveillance de nombreux interlocuteurs.

Il est clair que l’entonnoir est absent de la première moitié du XXe siècle, les fous portant plutôt des chapeaux en papier ou des pots de fleurs (par exemple chez Tintin dans Les Cigares du Pharaon). Pour l’instant, la première occurrence que je connaisse de l’entonnoir est dessiné par Martial sur la tête de Monsieur Sait-Tout, imaginé par Goscinny. L’image figure sur la couverture de l’album des Divagations de Monsieur Sait-Tout, compilation de 1974 d’histoire parues dans Pilote entre 1961 et 1965, et on retrouve l’entonnoir en page de garde.

L’image se développe ensuite rapidement dans les revues de bande dessinée des années soixante, en particulier sous la plume (ou  le pinceau) de Gotlib.

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Pilote, n° 325, 13 janvier 1966.

Le symbole serait-il donc  donc jailli tout armé dans la culture visuelle française ? Pas vraiment.

Retour en arrière

Petit détour historique : au XVIIIe siècle, l’image de la lumière est utilisée extensivement pour décrire la Raison dont se réclame un nouveau mouvement intellectuel qui l’oppose à la Religion, ce qui donnera le nom de Lumières. En toute logique les réactionnaires sont traités d’obscurantistes, et on les accuse de vouloir éteindre la flamme de l’intelligence et de la raison, en particulier  chez les enfants, dans le cadre de la sécularisation de l’éducation et des débat afférents.

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Genty, 13 avril 1815, BnF, Collection de Vinck, 10287.

La satire assigne donc à ce camp politique le symbole d’un éteignoir, objet  conique muni d’une poignée qui sert à éteindre la flamme d’une bougie sans se brûler. On voit ainsi fleurir dans les pamphlets des chevaliers de l’Éteignoir, ordre de fantaisie moquant les Chevaliers de la Foi créés en 1810 comme réponse des royalistes aux loges franc-maçonnes.

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L.F.A Cauchois-Lemaire, Réception d’un Chevalier de l’Éteignoir, 14 février 1815, BnF, Collection de Vinck, 10288.

Le symbole de l’éteignoir s’applique plus spécifiquement aux ultras (pour « ultraroyalistes »), mouvement de la Restauration fidèle aux Bourbon et désirant accorder un rôle très important à la noblesse.

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Bernard, Le Supplice d’un ultra dans les Enfers, 1820, lithographie,  BnF, R084070.

Le symbole est repris par Grandville en 1830, avec des hommes à tête d’éteignoir pour la lumière de la raison et de soufflet pour le feu de l’autodafé, puis par Daumier en 1851.

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Grandville, Éteignons les lumières et rallumons le feu !, 1830, BnF.

Daumier représente l’intellectuel catholique Charles de Montalembert « montant à l’assaut » du Panthéon éteignoir à la main pour reconquérir les grands hommes au profit de l’Église.

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Honoré Daumier, « Montalembert à l’assaut du Panthéon », Le Charivari, 21-22 avril 1851

Transfiguration de l’éteignoir

Mais avec le temps, les bougies deviennent de plus en plus rares : on leur préfère de plus en plus la lampe à huile, en modernisation constante depuis la fin du XVIIIe, puis à partir de 1860 la lampe à pétrole, et l’éteignoir perd sa familiarité.

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« La Vérité », Le Grelot, 19 décembre 1897, p. 1.

La dernière occurrence que j’aie trouvée date de 1897 et traite de l’affaire Dreyfus : le dessin dreyfusard montre une vérité tirée du puits par Zola tandis qu’Édouard Drumont cherche à cacher la lumière de son miroir avec un éteignoir géant intitulé La Libre Parole, du nom de son journal antidreyfusard et antisémite.

Pourtant le sens de l’objet est tenace : sur la tête d’un individu, il le signale comme éteint, c’est-à-dire bête.  Et je pense que l’on tient là l’origine du trope : le couvre-chef insolite cesse, à un moment donné entre le XIXe et le XXe, d’être compris comme l’éteignoir de l’écolier abêti et privé de la Raison, mais comme un entonnoir du  fou privé de raison.

Cette parenté me semble beaucoup plus satisfaisante que la référence à Bosch pour deux raisons :

  • elle réduit l’intervalle entre le développement du trope et sa source, le faisant passer de cinq siècles à cinq décennies,
  • elle explique sa restriction à la seule sphère francophone.

Elle mériterait bien sûr d’être étayée plus avant, en particulier par le recensement précis des première occurrences, auquel je compte m’atteler.

Quel dommage qu’il ne soit plus temps d’aller demander à Goscinny ou Gotlib les sources de leur inspiration…

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Remerciements

J’ai ressassé mon obsession entonnoiresque auprès de nombreux interlocuteurs ces dernières années : merci à eux. Merci également à Connor McBride, @iratesheep et @Gallorum pour leur contribution ainsi qu’à Hélène Raux et Sébastien Lion pour les discussion amicales.

Plus précisément, il me faut remercier le Dr. Xavier Yves Zendjidjian, qui a eu l’amabilité de me communiquer son introuvable article de référence sur la question, ainsi que Dr. Lisa Tannahill pour ses conseils de bibliographie.

Tout ma gratitude va aux bibliothécaires de la Bibliothèque municipale de Lyon (Guichet des savoirs) et de la Bibliothèque publique d’information (Eurêkoi), ainsi qu’à Catherine Ternaux de la bibliothèque du Centre de la Bande dessinée d’Angoulême : leur diligence   a été très encourageante en ce qu’elle m’a montré que les lacunes du corpus n’étaient pas de mon fait. Enfin, je dois des remerciements particuliers à Solenne Coutagne, conservatrice à la BIUSanté, qui a confirmé le lien avec l’éteignoir.

Références

Liste des œuvres

  • Jérôme Bosch, Allégorie de la débauche et du plaisir, 1490-1500, huile sur bois, Yale University.
  • Jérôme Bosch, La Tentation de Saint Antoine (fragment), 1500–1510, huile sur bois, The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City.
  • Jérôme Bosch, La Tentation de Saint Antoine, v. 1500, huile sur bois, Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne.
  • Anonyme, anciennement attribué à Jérôme Bosch, Concert dans l’œuf, 1561, huile sur bois, Palais des Beaux Arts de Lille.
  • Jérôme Bosch, La Cure de Folie, v. 1494, Musée du Prado, Madrid.
  • Jacob Gole, Moine Médecin, d’après Cornelis Dusart, 1724, Rijks Museum.
  • Pieter Brueghel, Le Combat de Carnaval et Carême, 1559, huile sur bois, Kunsthistorisches Museum, Vienne.
  • Maître de l’Ecce Homo, Portrait de fou regardant à travers ses doigts, huile sur bois, musée départemental de Flandre, Cassel.
  • Jan Steen, La Fête des Rois : Le Roi Boit, v. 1661, Royal Collection, Londres.
  • Jan Steen, La Fête des Rois, 1662, Musées royaux des beaux Arts de Belgique, Bruxelles.
  • Jan Steen, La Fête des rois, v. 1664, Villa Vauban, Luxembourg City.
  • Jan Steen, La Fête des rois, v. 1668, Museumslandschaft Hessen Kassel, Kassel.
  • Maître de la Manne, L’Offrande des Juifs, v. 1460-1470, huile sur bois, musée Boijmans Van Beuningen.
  • Genty, Productions de l’Éteignoir du bon sens, 13 avril 1815, BnF, Collection de Vinck, 10287.
  • L. F. A Cauchois-Lemaire, Réception d’un Chevalier de l’Éteignoir, 14 février 1815, BnF, Collection de Vinck, 10288.
  • Bernard, Le Supplice d’un ultra dans les Enfers, 1820, lithographie, BnF, R084070.
  • Grandville, Éteignons les lumières Et rallumons le feu !, 1830, BnF.
  • Honoré Daumier, « Mr de Montalembert marchant à l’assaut du Panthéon afin d’en chasser les grands hommes pour y installer les capucins », Le Charivari, 21-22 avril 1851.
  • « La Vérité », Le Grelot, 19 décembre 1897, p. 1.
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Sur la piste de l’Amphisbène : pérégrinations d’un enfant de la Méduse

Comment un motif peut-il se propager d’une œuvre à l’autre, et d’un artiste à un autre à travers des décennies ? Par quels détours un animal imaginaire peut-il sauter d’une scène mythologique à un livre de zoologie exotique ?

Mes interrogations ont leur point de départ dans l’ouvrage Animaux cachés, Animaux secrets (déjà à l’origine d’un précédent article), où Nadeije Laneyrie-Dagen attire l’attention du lecteur sur la progéniture grouillante de la tête de Méduse.

Rubens & Snyders, Tête de Méduse, huile sur toile, Vienne.

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Sciences et techniques à Paris

On m’a demandé des idées de lieux consacrés aux sciences et techniques à visiter à Paris et, en voyant s’allonger ma liste de suggestions, je me suis dit qu’elle intéresserait peut-être le lectorat de ce blog.

NB : La taille des lieux  va de l’immense au très petit. Les différents site des grandes institutions (comme le Muséum national d’histoire naturelle) ont été séparés et classés selon leur discipline. Les lieux en italiques demandent de sortir du réseau de métro parisien, tout en restant accessibles en transports en commun. Les lieux grisés sont fermés. Les listes s’enroulent pour faciliter la lecture.

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Sciences en général
Techniques
Technologies artistiques
Transports
Astronomie
Botanique
Zoologie
Zoo et ménageries
Géologie
Sciences humaines
Médecine et pharmacie
Inclassables

J’avais proposé à la collection Parigrammes un guide du Paris scientifique, mais cela aurait apparemment marché sur les plates-bandes d’autres titres.

 

Lion de la République, Léopold Morice , 1883.

Marianne et le roi des animaux : histoire d’une étrange adoption

Depuis que la place de la République, à Paris, a été refaite et piétonnisée il y a une demi-douzaine d’années, la statue qui lui donne son nom est beaucoup plus accessible et le rebord de la fontaine qui l’entoure sert de point de rendez-vous et de banc tant aux autochtones qu’aux touristes fatigués.

Sans le ballet d’automobiles qui ceinturait jour et nuit le rond-point, on a enfin le loisir de considérer la grande République de bronze ainsi que les trois allégories de la Liberté, l’Égalité et la Fraternité assises autour du socle.

Inauguré en 1883, ce groupe est l’œuvre des frères Léopold et François-Charles Morice, respectivement sculpteur et architecte pour le conseil de Paris. À nos yeux, cela peut sembler le pinacle de l’art officiel et sans « risque », si ce n’est qu’en 1878, année de la commande, Paris est sous l’autorité du Préfet de la Seine nommé par un gouvernement pas follement républicain ; la demande explicite d’un bonnet phrygien se met par exemple en contravention d’une interdiction de représentation de cet emblème prononcée suite à la Commune.

Lion de la République, Léopold Morice , 1883.

Lion de la République, Léopold Morice , 1883.

Mais la figure la plus appréciée des audacieux qui escaladent le monument à chaque manifestation est sans conteste le lion campé du côté de la rue du Temple. Vigilant, il veille farouchement sur une grande urne électorale marquée « Scrutin universel » (1789) (il manquait sans doute de la place pour ajouter « masculin »).

Mais au fait comment le Roi des animaux se retrouve-t-il en majesté sur le piédestal d’une République symboliquement construite en opposition à la monarchie ?  Que vient faire un animal africain pour représenter un orgueil français se réclamant de la Grèce antique ?

Rembobinons quelque peu…
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Le flehmen dans l’art

C’est en lisant le remarquable ouvrage de Nadeije Laneyrie-Dagen Animaux cachés, Animaux secrets, que je suis tombée devant une image sur laquelle je ne m’étais jamais attardée jusque là : une gravure allemande du seizième siècle représentant un groupe de chevaux en liberté.

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Elle fait partie d’une série de trois images proches par le peintre et graveur allemand du XVIe siècle Hans Baldung. Les deux autres montrent l’une l’étalon en train d’uriner et l’autre une scène de bataille générale entre les chevaux.

L’étalon ithyphallique (c’est-à-dire en érection) du premier plan est dans une posture très particulière interprété par l’autrice comme  : « la bouche ouverte, il hennit de façon évidemment sonore » (p. 60), mais j’y vois sans doute possible un flehmen. Lire la suite

Histoire naturelle et culturelle

Paul-VictorFournier

Les fleurs ont du malheur : elles servent de prétexte à une fausse poésie, bien insupportable à ceux qui aiment les fleurs et qui aiment la poésie. (…)

Au lieu des faux agréments qu’on répand sur la botanique, je voudrais qu’on donnât un agrément vrai. Je voudrais qu’en présentant une plante, on racontât ce qu’elle est dans la mythologie, dans la religion, dans l’histoire, dans l’art, dans la superstition, la tradition et l’usage populaire, en sorte qu’elle se présentât avec sa légende. Comme soudain cette botanique s’animerait en se mêlant à toute la vie humaine !

Ernest Bersot, « Lettre sur la botanique », chapitre XL de Morale et Politique, Didier, Paris, 1868, p. 427 et 429.

La nouille de Frankenstein, ou : le tourbillon avait des roues

Frankenstein ou le Prométhée moderne a été publié par Mary Wollstonecraft Shelley en 1818, ce qui explique la floraison de manifestations, parutions, colloques (et même un site de sensibilisation à la science)  qui commémorent le bicentenaire de cette œuvre fondatrice.

Ce roman précurseur de tout un genre littéraire a la particularité d’avoir une genèse bien connue : en 1816, toute l’Europe vit une Année sans été, causée par les poussières crachées dans l’atmosphère l’année précédente par l’éruption du Mont Tambora en Indonésie. Mary Shelley, son mari le poète déjanté Percy Shelley, le non moins poète et encore plus déjanté Lord Byron, le docteur Polidori et d’autres s’ennuient ferme dans une villa suisse : il fait froid, sombre et il pleut tout le temps. Ils discutent donc beaucoup, s’amusent à se lire des histoires de fantômes, et finissent par se mettre au défi d’en écrire.

Frontispice de l'édition de 1831, Theodor von Holst

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Symbiose et parasitisme : deux livres pour vous retourner le cerveau (et l’estomac)

J’ai lu dernièrement avec bonheur deux livres aux thèmes à la fois opposés et complémentaires, la coopération mutuellement bénéfique qu’est la symbiose et ce qu’elle menace à tout moment de devenir : la relation asymétrique du parasitisme.

9782330077495

Jamais seulMarc-André Selosse, Actes Sud, 2017.

 Je dois commencer cette recension par un aveu. Quand j’ai entamé cette somme, j’étais certaine de l’apprécier. Marc-André Selosse est en effet une autorité sur la question des symbioses et des mutualismes végétaux (sa dernière actualité avait trait à la mystérieuse reproduction des truffes noires). Mais je m’attendais à une présentation agréable d’idées déjà synthétisées par l’auteur dans des ouvrages pour étudiants, que j’ai eu l’occasion de lire lors de mes maintenant lointaines études.

Eh bien j’avais tort.

Non que la lecture ait manqué d’agrément ! Mais elle m’a apporté bien plus que cela : ma « culture biologique » ne m’a pas empêché d’apprendre énormément et même de changer franchement certaines de mes perspectives.

Le livre est touffu et bourré d’exemples détaillés : on y découvre la densité de l’invisible pluie de spores fongiques qui noie en permanence les plantes des forêts tropicales et pourquoi des kilomètres carrés de prairies du Midwest américain ont été semés à grands frais d’une variété d’herbe qui empêche les juments de pouliner correctement et fait même tomber les pieds des vaches !

Outre les innombrables exemples présentés, Selosse prend un recul très appréciable pour nous raconter la naissance et l’évolution des idées proches de symbiose et de mutualisme, leur différence parfois subtile avec le parasitisme et les débats qu’elles ont occasionnés. Il développe l’importance des relations mutualistes dans l’exploitation du milieu et ose des parallèles éclairants. Il compare par exemple l’arbre, partie aérienne et photosynthétique d’un réseau symbiotique mycélio-racinaire qui l’abreuve en eau et minéraux récoltés à grande distance, au ver des profondeurs Riftia pachyptila, captant grâce à ses branchies l’H2S de l’eau et le concentrant dans ses entrailles pour que ses bactéries symbiotiques puissent opérer leur chimiosynthèse…

Il insiste également sur l’importance évolutive de la symbiose. Les mitochondries qui donnent de l’énergie à tous les Eucaryotes ainsi que les chloroplastes végétaux sont en fait les descendants de bactéries endosymbiotiques prises dans une étroite relation de plus d’un milliard d’années avec leurs cellules hôtes, aboutissant à la création des hybrides que nous sommes. J’ai ainsi appris que cette idée a précédé de beaucoup Lynn Morgulis, célèbre pour l’avoir imposée, et qu’Auguste Lumière (l’un des frères) y était très opposé !

Enfin, le dernier chapitre explore les nombreux mutualismes de la civilisation humaine : au-delà des fondamentales flores intestinale, vaginale et cutanée, la domestication nous a donné accès à l’agriculture et l’élevage et a négocié de nombreuses « digestions » externes hautement bénéfiques. Nous lui devons notre capacité à nous nourrir d’amidon (pain) et de plantes initialement peu digestes mais riches en protéines (nattō, tofu…), ou encore des produits aussi culturellement fondamentaux que l’olive, le vin, la bière…

C’est l’occasion de découvrir mille détails sur la variété des pratiques et des goûts, ainsi que quelques surprises taxonomiques : c’est la levure Saccharomyces uvarum (« champignon à sucre des raisins ») qui fermente le cidre, alors que le vin est fermenté par S. cerevisiae, c’est-à-dire « de la bière ».

Toujours à la limite de la biologie et de la culture, n’oublions pas les ferments lactiques qui ont permis de conserver le lait du bétail et de le consommer bien après l’enfance ! C’est grâce à la subtilité du mutualisme entre le fabriquant de fromage et ses ferments que le camembert est blanc et non plus gris poussiéreux comme au XIXe siècle, car les souches de Penicillium camemberti ont été sélectionnées pour sporuler de plus en plus tard, évitant aux spores noires de tacher les assiettes d’une bourgeoisie parisienne découvrant les plaisirs des terroirs.

Selosse conclut ce panorama ambitieux par un appel à l’élargissement de la biologie des organismes à celle de tous les partenariats intimes ou facultatifs, permanents ou passagers, qui s’établissent entre tous les acteurs d’un écosystème.

Je recommande cette lecture à tous ceux qui s’intéressent à la logique du vivant : on peut le dévorer, ou, comme je l’ai fait, le lire à son rythme pour mieux digérer la richesse et la variété des sujets.


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Moi Parasite, Pierre Kerner, Belin, 2018.

Narré à la première personne et bien illustré, ce livre se veut non seulement facile d’accès mais drôle et dynamique. Il y réussit très bien, dans la lignée du blog (français, comme son nom ne l’indique pas) Strange Things and Funky Stuff, de Pierre Kerner, maître de conférences et vulgarisateur faisant feu de tout bois sur Youtube et les réseaux sociaux.

Et quand je parle de première personne, il ne s’agit pas de l’auteur, mais bien des animaux eux-mêmes ! Sont appelés à témoigner :

  • un ténia sur ses mœurs peu ragoûtantes et sur l’histoire de la parasitologie,
  • une guêpe parasitoïde  vindicative sur les différents parasitismes,
  • une fourmi soldat bien dégagé derrière les antennes sur les stratégies de défense,
  • une sacculine très start-up nation sur le mangement efficace de l’hôte,
  • un (ou deux ?) Diplozoon sur leurs bizarreries reproductives,
  • et enfin un virus sur sa contribution aux écosystèmes et à notre propre génome.

Je ne déflorerai pas trop les discours des différents personnages pour vous les laisser découvrir par vous-même, mais chacune des bestioles est extrêmement bien informée et défend son point de vue bec et ongles, ou plutôt mandibule et tarse…

Pour n’en citer qu’une, la guêpe s’indigne par exemple qu’on la mette, elle dont les larves dévorent leur chenille-hôte de l’intérieur, dans le même sac qu’un vulgaire moustique.  Sa piqûre ne saurait être responsable, au  pire, que d’une nuit sans sommeil…

Elle pousse même les définitions classiques dans leur retranchement : si nous appelons « vecteurs » les hôtes intermédiaires responsables de la transmission des parasites qui nous affligent (porc pour le ténia solitaire), il faut bien admettre que pour Plasmodium falciparum, agent du  paludisme qui se reproduit dans le moustique, l’être humain n’est qu’un hôte intermédiaire. Alors, le vecteur, ce serait nous ?

Plus léger que Jamais seul, Moi Parasite est tout aussi informatif : on y explore des cycles de vie à un, deux, trois, quatre hôtes, les emboîtements à donner le tournis de l’hyperparasitisme guêpier, les ruses des parasites des fourmilières, l’intérêt comparé de l’autofécondation et de la parthénogenèse et plus encore, le tout dans la joie et les jeux de mots. Au total, on y retrouve pas loin d’une petite centaine d’espèces parasites qui couvrent bien l’invraisemblable diversité de ce mode de vie.

En annexe, vous retrouverez non seulement un glossaire, mais aussi une bibliographie détaillée, et, ce qui est fort rare, commentée et agréable à lire, un outil remarquable d’approfondissement de la vulgarisation présentée.


Deux titres au ton très différent, centrés plutôt sur les plantes pour l’un et les animaux pour le second, qui se retrouvent sur leur rigueur et leur réussite dans l’art difficile de la synthèse vulgarisatrice.

Conflit d’intérêt : J’ai déjeuné avec Pierre.

Le spleen des poulains royaux : expérimentation sur organe baladeur

Chronophotographie de Muybridge, c.1880.

Si vous avez déjà entendu l’expression « courir comme un dératé », vous vous êtes sûrement demandé où exactement peut-on trouver des gens sans rate et si c’était vraiment tellement bénéfique à leurs performances aux disciplines olympiques.

Les historiens de l’Antiquité, toujours libéraux en contes difficiles à croire (les plus incroyables n’étant cependant pas toujours les moins vrais) nous disent que certains messagers se faisaient retirer la rate pour courir plus vite. Lire la suite