Comment Dédale sortit du Labyrinthe

Cette histoire commence, selon la perspective adoptée, en 1892 ou en 1923, en 2008 ou en 2015.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Duomo_Lucca_cathedrale_Lucques_labyrinthe.jpg1892 : Naissance de John Burdon Sanderson Haldane.

Avec un tel nom à rallonge, vous ne serez pas étonnés d’apprendre qu’il était de bonne famille. Son père est médecin et grand professeur de physiologie à Oxford, spécialiste des gaz du sang (l’effet Haldane, c’est lui, les paliers de décompression aussi). Le petit JBS se retrouve donc, dès trois ans, à demander au toubib qui lui panse une plaie s’il s’agit d’oxy- ou de désoxyhémoglobine. À huit ans, il commence à aider son père au laboratoire et se prête avec enthousiasme à ses expériences comme cobaye, avant de concevoir les siennes dès l’adolescence. Pendant sa scolarité à Eton, il se lie d’amitié avec Julian Huxley, futur biologiste de renom, fondateur du WWF et demi-frère du futur Prix Nobel Andrew Huxley.
Que du beau monde.

2008 : Je commence à me plonger dans une multitude de textes à caractère plus ou moins scientifique des deux ou trois derniers siècles et je savoure les produits d’un temps où les « deux cultures » n’étaient pas encore à couteaux tirés et où les scientifiques ne dédaignaient pas la virtuosité stylistique au service de la compréhension et de l’imagination.

1908 : C’est avec sa sœur qu’Haldane commence ses expériences de génétique mendélienne sur les rongeurs : d’abord des cochons d’Inde, puis des souris, ce qui lui permet d’être en 1915 le premier à démontrer la liaison génétique entre caractères chez les Mammifères.
En 1918, après quatre ans de guerre où il s’est distingué dans le maniement des explosifs, il reprend ses études interrompues. De chimie, de biologie, de médecine ? Vous n’y êtes pas. Il étudie les grands auteurs antiques pour son diplôme de Greats. Il n’en continue pas moins ses travaux de croisement chez les souris, les poules, les criquets, mais aussi les plantes, sans abandonner son intérêt pour la physiologie respiratoire et sa passion pour l’auto-expérimentation. Il s’agit pour lui d’une question d’efficacité : les lapins ou les cobayes sont assez peu coopératifs lorsqu’ils s’agit de décrire finement les symptômes de leur intoxication au dioxyde de carbone…

2010 : Je découvre un texte improbable d’un grand nom de la science, et je me dis qu’il faut absolument que mon père le lise, car il est fort amateur de curiosités futurologiques. Je me rends alors compte que l’œuvre n’a jamais été traduite en français, ce qui est intolérable. Dans une de ces bouffées de conviction qui m’emportent parfois, j’écris un mail comminatoire expliquant la nécessité cosmique de cette traduction aux éditions Allia, maison connue de tous pour son audace éditoriale, son amour des textes oubliés et son beau papier vergé. Puis, avec la conscience du devoir accompli, je cesse d’y penser.

1923 : Haldane, tout juste trente ans et toujours aussi dépourvu du moindre diplôme de sciences, est nommé à la chaire de biochimie de Trinity College à Oxford, l’une des premières d’une discipline en plein essor pour laquelle il se passionne (en particulier la cinétique enzymatique). Au début de la même année, il donne une conférence devant un club étudiant de Cambridge dédié à la controverse énergique du nom de The Heretics Society.
Contrairement à beaucoup des orateurs précédents, il ne vient pas y parler de métaphysique ou de morale. Il se lance plutôt dans un brillant exercice de prospective scientifique : que sera la science dans cinquante, cent, ou deux cents ans ? Avec un humour dévastateur, il commence par un résumé des inventions biologiques humaines (les lecteurs attentifs
reconnaîtront la description la plus obscure possible de la position du missionnaire) avant de se lancer dans le vif du sujet : l’avenir. Sans jamais prétendre prophétiser, il imagine un réseau électrique couvrant tout le pays, la fin du charbon et du pétrole, une augmentation phénoménale des rendements agricoles dans la deuxième moitié du XXe siècle ainsi que quelques autres bricoles comme le clonage, l’eugénisme, de nouvelles drogues et l’invention de l’utérus artificiel. Si le physicien et l’ingénieur ont été les incarnations du progrès au XIXe siècle, pour lui voici venu le temps d’un héros obscur mais immensément romantique dans son ambition : le biologiste. Son saint patron : l’inventeur Dédale, qui donne son titre au texte publié en 1924 : Daedalus, or Science and the Future.

2013 : J’apprends par hasard que l’histoire du Daedalus de Haldane ne s’est pas arrêtée à sa publication. L’année même de sa parution une réponse est formulée, cherchant à développer les conséquences sociales du progrès scientifique que Haldane avait laissées de côté. Le nom du renvoyeur de balle ? Rien moins que Bertrand Russell, mathématicien et père de la logique moderne pour les scientifiques, grand philosophe pour les littéraires, pacifiste engagé pour tout le monde et le premier homme à envoyer une théière dans l’espace (on est anglais ou on ne l’est pas). Le titre : Icarus, or the Future of Science, bien sûr.

Daedalus & IcarusJe me convaincs alors que si le texte d’Haldane était peut-être trop court pour former un volume, il constitue une fois associé à la réponse de Russell un réel projet éditorial. Sans doute portée sur les ailes d’une hypomanie passagère, je profite d’un moment tranquille pour me lancer avec le courage des innocents et l’aide d’OmegaT dans cette double traduction.
Parmi les obstacles rencontrés, le vocabulaire scientifique, même fort daté, n’a pas été le plus difficile. Du fait de la culture littéraire d’Haldane, j’ai dû traduire un certain nombre de vers : ceux de Haldane, déjà guère faciles, mais aussi de Chesterton (aucune traduction française disponible) et surtout de Yeats (uniquement traduits en prose). Si une traduction ne peut jamais prétendre à la perfection, que dire d’une traduction rimée ?

1932 : Le petit frère du camarade d’Haldane à Eton, qui a embrassé une carrière de littérateur, publie un roman entre anticipation et critique sociale, dont la vision très sombre est fortement inspirée  des inventions décrites dans Daedalus.

Brave New World / Le Meilleur des mondesOn peut dire que l’œuvre rencontre un certain succès. Au cours des années, j’ai entendu bien des gens s’ébahir de la prescience d’Aldous Huxley en matière de technologie, en négligeant (ou plus probablement en ignorant) complètement son entourage éminemment scientifique en général, et l’apport de Dédale en particulier. Lorsque j’en parle, j’ai toujours une pensée pour son demi-frère Andrew Huxley : dans quelle fratrie faut-il donc naître pour se retrouver le moins célèbre malgré un Prix Nobel ?

2013 toujours : Plutôt que de proposer les textes à une revue d’histoire ou de sociologie des sciences, je veux tenter d’intéresser un éditeur (et donc un public) généraliste, voir littéraire. Dans un moment d’absence, j’envoie aux éditions Allia une version de mes deux traductions sans l’avoir relue sur papier. Ne faites jamais, jamais, jamais ça. Sans doute un peu surpris par ma démarche désordonnée, le directeur m’explique calmement que le projet d’ouvrage l’intéresse. Mais il va falloir tout reprendre, ajoute-t-il en me tendant une liasse aux dix premières pages couvertes d’encre rouge : « Après j’ai arrêté ».
Je passe les quatre heures suivantes dans un café à pleurer du sang rien que pour corriger les fautes de frappe. Pour le style, cela prendra bien plus longtemps, par manque d’habitude de ma part mais aussi parce que l’universitaire britannique biberonné aux classiques n’a peur de rien en matière de répétition, de longueur de phrase ou encore d’hypothétiques empilés, toutes figures stylistiques auxquelles le français se prête infiniment moins bien que l’anglais.

JBS Haldane et Aldous Huxley

JBS Haldane & Aldous Huxley (1914)

1964 : Au terme d’une carrière incroyablement diverse marquée par son engagement politique et ses efforts continus de vulgarisation, JBS Haldane décède d’une longue maladie, non sans avoir composé pour ses amis une ode des plus rares qui commence par :

I wish I had the voice of Homer
To sing the rectal carcinoma

2015 : Dédale et Icare est publié. Je l’offre à mon père.

Les premières pages
Où le trouver


  • Dans ma démarche quelque peu hasardeuse, j’ai eu la chance de bénéficier du soutien amical de fins esprits littéraires, parmi lesquels l’exquise Chryseia et l’indispensable Martin, mais aussi Marie Causse, Anne-Sophie Fradier et Aurélien Langlois. Ils savent ma reconnaissance.
  • Malgré une réédition en 1995 dans un volume universitaire, Daedalus dans sa version originale n’est disponible que dans une poignée de bibliothèques universitaires françaises, à la plupart desquelles une personne extérieure n’a pas accès, et ce chiffre tombe à deux sur toute la France pour l’Icarus de Russell. Ce n’est pas si mal pour des textes qui devaient déjà être durs à trouver en France dès les années trente, mais je me sens néanmoins tenue de préciser que je n’aurais jamais découvert ces deux textes sans leur mise en ligne par les soins de Cosma Shalizi, à l’époque sur le site de l’Université du Michigan.
  • Enfin, le format de la Petite Collection d’Allia ne seyant guère aux annexes, l’ouvrage ne contient pas de bibliographie. Je profite donc de ce blog pour fournir aux curieux quelques références pour aller plus loin.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s