Faune et fantasie de la Fontaine Cuvier

On peut admirer dans le Quartier Latin de Paris, entre le Jardin des Plantes et le campus de Jussieu, une fontaine sans équivalent à ma connaissance dans la statuaire publique par sa vocation naturaliste.

800px-FontaineCuvier01Elle est construite en 1840 au coin des actuelles rues Linné et Cuvier pour remplacer la fontaine Saint-Victor en mauvais état, démolie dans un effort de réhabilitation d’un quartier très populaire et peu doté en aménagements publics.

Elle est dédiée à la mémoire de Georges Cuvier (1769-1832), naturaliste fixiste et père fondateur de la paléontologie, professeur au Jardin des Plantes voisin et qui avait installé, avant sa mort quelques années auparavant, le long de la rue portant maintenant son nom, deux ailes nouvelles consacrées à l’anatomie comparée. À la fois monumentale et fonctionnelle, il s’agit d’une rare représentation allégorique de l’Histoire naturelle en majesté située en dehors d’un musée ou d’une université, quoique non loin de ces deux institutions.

Le monument est issu de la collaboration de deux artistes sous l’autorité de l’architecte Alphonse Vigouroux (1802-1854). La frise, le tympan, la corniche et les plaques des trois jets d’eau sont l’œuvre de Pierre-Jules Pomateau, sculpteur ornementaliste, tandis que le groupe statuaire, achevé en 1846, est de la main du sculpteur Jean-Jacques Feuchère (1807-1852) à qui l’on doit aussi la fontaine Saint-Sulpice. L’ensemble a été inscrit aux monuments historiques en 1984.

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La fontaine a la forme d’un semi-cercle, circonscrit par une rigole pour l’eau des trois robinets. Sous la corniche, qui porte à son extrémité gauche la date d’édification et la galère municipale, Pomateau a multiplié les espèces animales : les treize modillons qui ceignent le socle couvrent une diversité des grands mammifères. En partant de la rue Linné vers la rue Cuvier, on reconnaît (peut-être) :

  • bélier
  • dromadaire
  • rhinocéros (aujourd’hui malaisé à identifier avec sa corne cassée),
  • puma
  • lion
  • loup (ou  un ours maigrichon ?)
  • mandrill
  • lynx  (?)
  • dogue
  • taureau (ou bison ?)
  • tapir
  • buffle (yak ?)
  • enfin, plus remarquable : une tête d’homme placée au milieu d’entre eux entre le loup et le singe (fait-il y voir un message ?) sans rien pour signaler un statut que les naturalistes ont continué bien longtemps d’accorder à leur propre espèce dans la hiérarchie du vivant, comme en témoigne encore le terme « primate », construit sur le latin primus.

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Sous les modillons, les trois serpents qui servent de bouches de fontaine sont enserrés par une presse de vie marine en fonte de fer bronzée : homard, poissons, coquilles de bivalves à peine esquissée appuyées sur une vaste conque (Lambis sp., sans doute).

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lambis#/media/File:Lambis_truncata_truncata_37.jpg

et dans le coin inférieur droit la large spirale de la délicate nacelle dans laquelle la femme argonaute (Argonauta argo) confie ses œufs flottants à la mer.

 

Plus étonnant, on y voit aussi une étoile de mer à non pas cinq mais six branches. Ce n’est pas en soi une impossibilité, mais la forme représentée ne correspond ni aux Australiennes Meridiastra gunnii et brevispina, presque hexagonales, ni à Leptasterias polaris, étoile polaire comme son nom l’indique, à la surface hérissée de petites épines calcaires.

 

Je soupçonne donc l’artiste d’avoir appliqué sans souci particulier de naturalisme la symétrie qui lui semblait la plus esthétique.

L’entablement est rempli d’une même accumulation aquatique presque grouillante complétée de quelques tortues et délimitée à son sommet par un linteau déclinant selon le  thème naturaliste le motif antique du bucrane.

 

À gauche, le crâne de  bœuf classique n’est pas répété mais échangé pour trois autres crânes bien différents, ce qui permet à l’étudiant de s’exercer en passant à l’anatomie comparée chère à Cuvier. Je confesse n’avoir identifié que le troisième crâne, à mon avis de baleine.

Benjamin Becquet m’a très obligeamment communiqué les photos qu’il a spécifiquement prises des bucranes, pour faciliter leur détermination :

 

Cela confirme mieux que les trois pixels de mes illustrations précédentes que le troisième crâne est bien celui d’une baleine : on voit même ses fanons. Mais laquelle ?

 

Pour vous faire un avis, voici la baleine boréale (Balaena mysticetus), la baleine à bosse (Megaptera novaeangliae) et le rorqual commun (Balaenoptera physalus) dans une belle gravure de 1866.

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La baleine boréale présente des similarités dans l’ourlé de ses orbites, mais je penche personnellement en faveur de la baleine à bosse à cause de son os sagittal crêté et des point d’insertion bien visibles juste sous les orbites. Mais le plus intéressant serait de se renseigner sur les crânes de baleines conservés au Muséum autour de 1840 : on pourrait peut-être remonter au spécimen exact !

La même remarque vaut d’ailleurs pour les deux bucranes restants. Il m’a été signalé que le second pourrait rappeler un ours, ou un grand félin, tandis que le quatrième évoquerait un crâne d’hippopotame, mais possède quelques dents en supplément, ainsi que deux orifices (points d’insertions ?) inexpliqués, qui rendent plus crédible l’hypothèse d’un crâne de suidé (cochon, sanglier, voire espèce plus exotique). (Merci @LHerbioriste et Cyril Langlois respectivement pour ces deux hypothèses)

 


Autour de la statue centrale, la niche à plein ceintre est quant à elle agrémentée d’une bordure que je pense de la main de Feuchère, remplie d’une biodiversité plus délicate et classique que celle de l’entablement.

 

En bas, on voit une cigogne (à gauche) et un héron (à droite) pêchant dans les roseaux à massettes étranglés de liseron, puis de bas en haut : épis de blé et de millet, roses trémières (?), vigne chargée de grappes,  pommes de pin, épis de mais, feuilles de chêne et de lierre, et enfin fleurs d’hibiscus, le tout habité de quelques reptiles furtifs.

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Entre les volutes discrètement transformés en ammonites de deux colonnes ioniques, un aigle s’envole, emportant dans ses serres un agneau bêlant. C’est sous ce rappel de l’implacabilité des lois naturelles (nature red in tooth and claw écrira plus tard Tennyson) que trône l’Histoire naturelle. Elle est flanquée à sa droite d’un hibou et à sa gauche d’un lion dont le style est nettement différent de celui de la corniche de Pomateau. Sa tête couronnée de lauriers s’incline sur des tablettes qui portent l’inscription Rerum cognoscere causas, la devise que Cuvier a tiré d’un vers de Virgile (Géorgiques 2, 490) signifiant : « Heureux celui qui a pu connaître la cause des choses ».

 

L’allégorie surplombe avec bienveillance un bénitier géant (Tridacna gigas) et une accumulation de coquillages aux formes simplifiées, presque Art déco, semblables dans leur exotisme générique aux motifs des autres sections (ammonites, argonautes…). Au fond à droite, un énorme homard s’échoue contre un hérissement de prismes cristallins : peut-être du quartz. Mais je dois avouer que sculptés ainsi dans une pierre opaque aux arêtes sans doute émoussée par un siècle et demi de pollution, ces prismes m’évoquent plutôt des colonnes basaltiques.

 

Contre ce fouillis s’étirent deux grands prédateurs. Sur notre droite, un grand mammifère carnivore aux pattes palmées retourne sa gueule vers un poisson impressionnant. Certaines pages touristiques y voient un phoque, mais la bête a des oreilles, contrairement aux phoques, et ses pattes arrière, pour le peu qu’on en distingue, ne semblent pas réduites à des nageoires, contrairement à celles des otaries. Personnellement, j’y vois une loutre, mais non pas une petite loutre des rivières européennes, ni d’une des espèces de loutres marines aux airs de peluches.

 

Plutôt, je crois reconnaître le museau presque patibulaire de la loutre géante du Brésil (Pteronura brasiliensis), qui dépasse en général le mètre et demi de longueur, ce qui en fait plus grand de tous les Mustélidés.

Mais cela n’explique alors pas le mystérieux bidule qui coince le poisson : la seule explication que je puisse formuler est  l’artiste voulait figurer une défense… Notre loutre serait donc un morse ? Aussi improbable que cela me semble (un morse n’a ni pavillon auriculaire, ni ce genre de souplesse), c’est bien ce qu’y ont vu certains de ses contemporains : ce « provincial » de 1845 ne craint pas de l’inclure dans sa description-inventaire à la Prévert :

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« Impressions de voyages d’un provincial à Paris », L’illustration, n°122, vol. 5, 5 juillet 1845, p. 298.

Mais malgré toutes ces libertés prises avec l’histoire naturelle, cet étrange mammifère n’est cependant pas l’erreur  pour laquelle la fontaine est connue des curieux, et que les amateurs de zoologie qui hantent les environs ont remarquée depuis longtemps.

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Assez fidèlement rendu, le crocodile africain, situé à notre gauche, aux pieds de l’allégorie, menace de sa gueule ouverte un étrange serpent très dentu qui lui est grimpé sur le dos. Le problème est que, pour ce faire, il se retourne avec une souplesse dont sont parfaitement incapables ses congénères de chair et d’os. Une sombre histoire d’articulation altanto-occipitale, car les muscles de la mâchoire inférieure s’attachent en arrière de celle-ci, donnant une grande force mais limitant beaucoup la liberté de mouvement latéral du cou.

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© Agassiz Trading

Notre touriste provincial s’étrangle de cette négligence affichée si près d’un lieu de savoir et d’une ménagerie qui comptait déjà à l’époque des crocodiles au nombre de ses pensionnaires.

 

Les lois de la composition l’auront emporté sur celles de l’anatomie comparée, sans qu’on sache précisément à quel moment de la conception du monument se sont glissées ces erreurs : il est censé avoir été conçu sur les dessins de Vigouroux, et on remarquera les nombreuses différences entre le dessin de Feuchère ci-dessus et la réalisation effective, par exemple quant à la tête du serpent, métamorphosé en monstre au ratelier de cauchemar.

 

À moins que ce ne s’agisse, comme le suggère un demi-siècle plus tard ce plumitif, d’une simple conséquence du « je-m’en-fichisme » des Parisiens…

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«L’erreur de l’artiste», La Justice, 25 août 1906.


Illustrations 

  • Wikicommons sauf mention contraire.
  • © Benjamin Becquet pour les bucranes.
  • Musée de la Pêche de Concarneau pour le crâne de baleine.
  • Recent Memoirs on the Cetacea, Eschricht, Reihardt & Lilljeborg, Ed. W.H. Flower, 1866, Planche III, pour les baleines.
  • Recherches sur les ossements fossiles de quadrupèdes, Georges Cuvier lui-même, 1810 (source) pour l’hippopotame.

Textes

Article mis à jour le 16 juin et le 26 novembre 2018. N’hésitez pas à corriger et compléter mes efforts de détermination, en particulier pour les mystérieux bucranes. Je mettrai à jour au fur et à mesure.

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