Les arbres de pierre de Jacques Cœur

L’année dernière, j’ai passé une journée à visiter Bourges, cité charmante et pleine de jolies choses, et non, je ne parle pas seulement pour son immense muséum avec toute une salle consacrée aux chauves souris, où trône une statue monumentale de Camazotz, dieu-chauve-souris maya.

Je pense plutôt au le palais de Jacques Cœur, le plus bel hôtel gothique de France.

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Il y aurait beaucoup à montrer et à dire, mais j’ai surtout été fascinée par les deux tympans de la cour intérieure, au dessus de l’entrée de l’escalier, parce qu’il y a des arbres dessus et que j’ai des goûts simples.

Mais si, voyons, des arbres, juste là :

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Après le bestiaire en folie de la fontaine Cuvier, je me propose donc de nous intéresser cette fois à la sculpture botanique.

Mais avant de passer aux arbres de l’escalier, échauffons-nous donc avec une ornementation plus composite : le tympan menant à la chapelle.

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Il représente un ange au-dessus du blason du maître des lieux, qu’il a pu choisir lui-même, étant né roturier et annobli en 1441 : des armes parlantes avec trois coquilles Saint-Jacques pour son prénom et trois cœurs pour son nom. Le pot de lys porté par l’ange, symbole de l’Annonciation, permet de l’identifier : c’est l’archange Gabriel1.

 

Gabriel est flanqués de deux arbres qu’on peut identifier grâce à la présence simultanée de fleurs à cinq pétales et de fruits ronds, une des caractéristiques qui en fit un symbole de fertilité dont les fleurs couronnaient les jeunes mariées : ce sont des orangers, dont la floraison peut se prolonger pendant quatre à cinq mois.  Mais ce ne sont pas les mêmes orangers que ceux qui nous donnent les maltaises ou les Navel, car les oranges douces ne sont arrivées des Indes qu’au début du XVIe siècle par le Portugal. Au milieu du XVe siècle, la France ne connaissait que le bigaradier qui, outre l’orange amère, fournit le nectar des dieux appelé eau de fleur d’oranger.

 

Un deuxième détail sépare toutefois ces bas-relief des représentations stylisées communes ailleurs : les feuilles.  Au lieu d’un simple limbe ovale, elles présentent une indentation marquée ; il s’agit en fait d’un « pétiole ailé » qui ressemble presque à une deuxième feuille à la base de la vraie. Ces pétioles élargis sont une spécificité des agrumes, qui varie selon les espèces et les variétés mais se retrouve de façon prononcée chez le bigaradier, quoique sans atteindre la taille vue chez le combava asiatique.

Le sculpteur était donc bien documenté, possiblement grâce à la familiarité de Jacques Cœur avec les climats méditerranéens, du fait de ses nombreuses missions commerciales et diplomatiques, qui l’emmenèrent jusqu’en Égypte et en Syrie.

De part et d’autre des arbres, deux plumes sont plantées au sol, parfois interprétées comme une référence aux pigeons voyageurs permettant la communication avec les fournisseurs lointains, ou encore, du fait de leur courbure, comme de luxueuses plumes d’autruche.

 

Entre les deux arbres et l’ange on peut encore voir deux plantes herbacées qui m’intriguent beaucoup car je ne sais pas les identifier…

Pour cacher ma confusion, je me tourne donc vers les deux tympans de l’escalier.

 

En partant de la droite on peut identifier un olivier, un autre oranger, et un grenadier. C’est pour le tympan de gauche que les choses deviennent amusantes…

dessin du tympan

Planche de Julien Champagne pour Fulcanelli

 

Fulcanelli, occultiste pseudonyme des années 1920, le décrit ainsi :

Ce panneau sculpté forme le tympan d’une porte ouverte sur la cour d’honneur et représente trois arbres exotiques, — palmier, figuier dattier, — croissant au milieu de plantes herbacées ; un encadrement de fleurs, de feuilles et de rameaux entoure ce bas-relief.2

Le dattier est incontestable, mais l’arbre du milieu est le frère jumeau de l’oranger du tympan droit, et non un figuier, ce qui est gênant pour son envie d’y voir un symbole de la Vierge et « l’emblème alchimique de la substance passive ».

Quand au prétendu palmier de gauche,  interprété par Fulcanelli comme une figure du phœnix alchimique, c’est la page web de @ijnuhbes qui en donne la détermination :

Les seize boules insérées dans le feuillage ne sont pas des fruits, mais des grappes de fleurs. Il s’agit de l’albizzia, ou acacia de Constantinople, du nom d’un naturaliste florentin qui rapporte des graines en 1740. Cet arbre ornemental est recherché en Orient pour son ombre légère

 

Voilà Fulcanelli rondement infirmé, mais cela n’est pas vraiment une surprise : ses accumulations d’interprétations fantaisistes avaient préalablement été démontées à la fois par Robert Halleux et par Didier Kahn, ce qui ne laisse pas trop d’espoir.

L’acacia de Constantinople, le bigaradier et le palmier-dattier du tympan gauche constituent donc un trio tout aussi méridional que le trio grenadier–bigaradier–olivier, mais l’acacia se fait remarquer par son originalité : ce n’est pas un arbre « textuel » et je ne lui connais pas d’association symbolique particulière.

Mais nous n’en avons pas terminé ! Non content de corriger Fulcanelli, @ijnuhbes continue ses déterminations guidées entre autres par l’idée que Jacques Cœur a fait fortune dans le commerce de tissus de grand luxe, et identifie sur le tympan de gauche des fleurs de lin (plante textile), des pâquerettes et des plumes de pigeon (car rigides).

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Linum usitatissimum, © @ijnuhbes

Sur les côtés, il pense voir à gauche du pastel des teinturiers, ou guède (Isatis tinctorialis), qui produit un pigment bleu et a été très cultivé en Provence, et à droite de la garance, qui produit une teinture rouge.

 

Ce sont des hypothèses crédibles, mais moins assurées que la détermination des plantes immanquables du tympan droit : la cardère cultivée (Dipsacus sativus) qui servait à carder la laine et le chardon à feuilles d’acanthe (Onopordum acanthium) reconnaissable entre tous.

chardons etc

La détermination des plantes latérales (peut-être des indigotiers Indigofera tinctoria) reste douteuse et les motifs botaniques qui entourent les tympans mériteraient aussi leur analyse  mais je voudrais signaler ce qui me semble le plus inexplicable sur ces tympans : les orangers portent jarretière. 

 

170px-arms_of_the_most_noble_order_of_the_garter-svgÀ moins que mes yeux ne me trahissent, les deux orangers centraux (mais pas ceux de la chapelle) portent en haut de leur tronc une espèce de boucle qui me fait penser à une boucle de ceinture ou à la jarretière des armes de l’ordre anglais du même nom. Je n’ai aucune idée de ce que ça représente : accessoire de Jacques Cœur, symbole héraldique, rébus ou armes parlantes, ou même figuration d’un objet réel qu’on attachait aux orangers pour, mettons, en recueillir les fruits ? Voilà un mystère plus grand encore que le phœnix alchimique…

Enfin, ma dernière remarque va remettre en perspective tout ce que j’ai écrit plus haut : je suis contente d’avoir pris le temps de regarder de près le tympan de la chapelle pour cet article. En effet, après avoir examiné en gros plan des images disponibles, et remarqué à quel point ses détails latéraux sont érodés, je me demande à quel point la différence d’altération entre celui-ci et les bas-reliefs de l’escalier, si frais, est le fait du hasard ou d’une restauration très énergique de ces derniers.

Si c’est effectivement le cas, on peut espérer que les arbres auront gardé plus de fidélité que les motifs plus fins comme les plantes tinctoriales, susceptibles de « restitution » créative. Difficile alors, sans se plonger dans les rapports de chantier du XIXe, de dire où finit l’ornementation gothique chargée de symboles et où commence l’image que s’en faisaient les médiévistes du milieu du XIXe siècle...


Références des illustrations

  • Sauf mention contraire : Wikicommons.
  • Grandes Heures d’Anne de Bretagne, (1505-1510), BnF.
  • « A mon seul desir », tapisserie de la Dame à la licorne, Musée du Moyen Âge, Paris.
  • « Palais Jacques Coeur : Les deux tympans aux trois arbres », site La rue de l’Alchimie.
  • « Fulcanelli, Les Demeures Philosophales – Les dessins de Julien Champagne pour l’édition originale de 1930 », site Le Miroir alchimique.

Notes

    1. Certains arguent que Jacques Cœur avait baptisé la première des galées (type de navire très rapide) qu’il a affrétées du nom de Notre Dame Saint-Michel, et qu’il s’agit plutôt de Saint Michel. Sans parler des hermétistes qui croient trouver un sens profond à l’écu oblique ! Mais ce tympan a fait l’objet au XIXe siècle d’une restauration dans sa partie centrale dont l’ampleur n’est pas connue (Caudron, 1842)
    2. Fulcanelli, Les Demeures philosophales, 1926. Troisième édition, Paris : Société nouvelle des Éditions Pauvert, page 52 du pdf.
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