Langue de la science et livre du monde

473px-systema_naturae

“ — (…) Traduttore, traditore.

— Et pourtant, on peut bien traduire les livres de sciences exactes et naturelles, répond mon interlocuteur.

— Que la difficulté soit moindre,  je ne le nie pas ; mais elle existe bel et bien. La branche des mathématiques la plus en vogue au court du dernier quart de siècle a été celle de la théorie des ensembles. Or son fondateur, Cantor, lui a donné un nom qu’il n’y a pas moyen de traduire dans nos langues. Ce que nous avons dû appeler « ensemble », lui l’appelait Menge, vocable dont la signification ne recouvre pas celle d’ensemble. N’allons donc pas exagérer la traductibilité des sciences mathématiques et physiques. Mais, cette réserve faite, je suis disposé à reconnaître que dans ces domaines la version peut être plus précise que dans les autres disciplines.

(…) [S]i nous nous demandons pourquoi certains livres scientifiques sont plus faciles à traduire, nous nous apercevrons rapidement que dans ce cas de figure l’auteur a lui-même commencé par traduire de la langue authentique où il a « la vie, le mouvement et l’être » dans une pseudo-langue formée de termes techniques, d’artifices linguistiques qu’il doit lui-même définir dans son livre. En somme, il se traduit lui-même d’une langue dans une terminologie.

(…)[U]ne terminologie n’est intelligible que si, au préalable, celui qui écrit ou parle et celui qui lit ou écoute se sont mis individuellement d’accord sur la signification des signes. Voilà pourquoi je la qualifie de pseudo-langue et j’affirme que l’homme de science doit d’abord traduire dans cette langue sa propre pensée. C’est un volapük, un espéranto établi par convention délibérée entre ceux qui cultivent cette discipline. C’est pourquoi il est plus aisé de traduire ces livres d’une langue dans une autre. En réalité, partout dans le monde, ils sont déjà écrits intégralement dans la même langue. À tel point que ces livres semblent hermétiques, inintelligibles ou pour le moins très difficiles à comprendre aux hommes qui parlent la langue authentique dans laquelle ils sont en apparence écrits.”

José Ortega y Gasset, Misère et splendeur de la traduction, traduction sous la direction de François Géal, Paris : Les Belles Lettres, collection Traductologiques, p. 7-9. Lu grâce à  la recension de Virginie Lérot.

800px-passage_with_the_set_definition_of_georg_cantor

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s