Le spleen des poulains royaux : expérimentation sur organe baladeur

Chronophotographie de Muybridge, c.1880.

Si vous avez déjà entendu l’expression « courir comme un dératé », vous vous êtes sûrement demandé où exactement peut-on trouver des gens sans rate et si c’était vraiment tellement bénéfique à leurs performances aux disciplines olympiques.

Les historiens de l’Antiquité, toujours libéraux en contes difficiles à croire (les plus incroyables n’étant cependant pas toujours les moins vrais) nous disent que certains messagers se faisaient retirer la rate pour courir plus vite.

Le lien entre la rate et la course ? Les points de côté, handicapants et placés sur le côté du ventre. Jusqu’à fort récemment, la croyance populaire les attribuait donc à l’action de la rate : courir comme un dératé, c’est courir sans peur des points de côté (ou « douleurs abdominales transitoires à l’exercice », si on veut faire savant).

Ce lien a sans doute été renforcé par la théorie classique des quatre humeurs, chacune rattachée à un organe ; le sang et la bile, produits par le foie, le phlegme par le cerveau et l’atrabile par la rate. L’atrabile, mot latin pour bile noire, est en grec la melancholè, à l’origine de, je vous le donne en mille, la mélancolie. Sans mélancolie, on est forcément plus enjoué, ce qui est d’ailleurs un sens pas si vieux que ça donné au  mot « dératé », ici dans le quatrième Dictionnaire de l’Académie (1762) :

Signifie figurément Gai, enjoué, éveillé, rusé. Un petit garçon dératé.

et de même pour le mot « spleenless » en anglais.

Spleen : figurative sense of « violent ill-temper » (1580s, implied in spleenful); and thence spleenless « free from anger, ill-humor, malice, or spite » (1610s).

Hé oui, « dératé » a été un compliment et le spleen baudelairien, de la racine grecque splenos, n’est selon la théorie des humeurs qu’un peu trop d’activité de la rate.

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Dilat Laraht © Tabary.

Au Moyen Âge, on craignait d’ailleurs que l’organe s’engorge de toute cette atrabile et se bouche : il s’agissait donc de la dilater pour la déboucher, ou pour prendre un terme plus savant la désopiler. Cela explique qu’aujourd’hui encore est « désopilant » ce qui fait rire, car le rire est le Destop® de la rate et nous met de bonne… humeur.

Mais revenons à nos dératés. Que les  Anciens aient eu des opinions intéressantes sur la meilleure façon de faire courir leurs messagers est une chose, mais les esprits pratiques se sont demandé si cela s’appliquait aussi aux animaux. En témoignent encore les dictionnaires de l’Académie de 1835 et 1878 :

Dérater : Enlever la rate pour faire courir plus vite. On a quelquefois dératé des chiens, pour voir s’ils en seraient plus agiles.

Au XVIIIe siècle, avec le développement de la sélection des races animales, l’idée antique a attiré l’attention  de Gaspard de Saunier (1663-1748), écuyer royal et inspecteur des haras pour vous servir, qui en parle dans son Art de la Cavalerie :

Une autre remarque aussi fabuleuse que celle dont j’ai parlé ci-devant, & que j’ai lue par hazard dans un vieux Livre, c’est celle qui enseignoit à dérater les Poulains naissans. Comme j’étois encore jeune & sans expérience, lorsque ce Livre me tomba entre les mains, je crus de bonne foi ce que je lisois dans ce Livre ; c’est-pourquoi je fis tout mon possible pour en faire l’expérience, tant parce que j’avois lu dans d’autres Livres que c’étoit la Rate qui empêchoit les Chevaux d’avoir une bonne haleine, & que s’ils pouvoient être dératés, rien ne seroit capable de les empêcher de courir extraordinairement, que parce que j’avois ouï dire que les Coureurs des Grands Seigneurs étoient aussi dératés.

Mais appliquée aux chevaux, elle se dotait d’une complication supplémentaire qui ne manque pas de surprendre le lecteur d’aujourd’hui : celle que la rate des poulains nouveau-nés  se serait trouvée… sous la langue :

Je voulus m’instruire alors de ce que le Livre m’enseignoit, savoir que le Poulain naissant avoit sa Rate dans la bouche, même sous la Langue, & que c’étoit le premier aliment qu’il prenoit avant que de chercher à tetter.

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Il faut mentionner ici que les produits de la gestation ont une longue histoire superstitieuse (cf. les enfants « nés coiffés »). En outre, dans le cas particulier des chevaux et des bovins, est souvent expulsée avec le poulain une matière un peu molle, rappelant la texture du foie, qu’on appelle hippomane. Elle est souvent située près de la tête du poulain, point le plus bas de l’utérus, et correspond à une accumulation de dépôts allantoïdiens.  Si l’on n’intervient pas, l’hippomane est avalée par la jument.

À cette substance un peu mystérieuse étaient attachées diverses superstitions dont certaines survivent encore. N’hésitez pas à lire la courte communication faite par Daubenton en 1751 sur la question, elle est merveilleuse :

De tout ce que nous venons de dire, il suit que sur cette matière, comme sur beaucoup d'autres, on a beaucoup raisonné & peu observé, & que par une conséquence nécessaire on est tombé dans une multitude d'opinions différentes


L’hippomane étant décrite depuis Aristote, l’évocation d’un caillot aux propriétés étranges ne devait pas sembler complètement impossible à un écuyer lettré.

C’est même cette idée supplémentaire qui lui permet d’établir un protocole pour tester l’affirmation du « vieux livre » (dont j’aimerais fort connaître le titre). Il examine la bouche d’un poulain nouveau-né et :

J’y trouvai effectivement une espèce de petit caillot de sang, & je crus avoir gagné beaucoup, car croyant que c’étoit la Rate, je pris ce caillot pour le garder précieusement dans une Boete , après l’avoir envelopé dans du papier ; mais avec le tems il se réduisit à une espèce de marque de sang appliqué sur le papier. Je ne manquai point d’écrire le jour & l’heure du fait, sans oublier le nom de la Cavale & de son poil, afin de pouvoir reconnoître le Poulain.

Je ne me rebutai point pour une première fois ; c’est pourquoi je tentai la même expérience jusques à trois fois; mais ce que je trouvai dans la bouche des deux autres Poulains étoit différent de ce que j’avois pris dans celle du premier, qui ressembloit à du sang caillé ; au-lieu que je ne vis dans la bouche des deux derniers qu’une espèce de sang liquide. Je croyois néanmoins alors que tous ces Poulains n’auroient point de Rates; mais il arriva que le premier, à qui j’avois fait cette opération, eut le malheur de se casser le cou, n’étant âgé que de trois ans. Me trouvant en ce tems-là par hazard à St. Leger, car je n’y demeurois plus, je fis ouvrir ce Poulain en ma présence, & je lui vis une Rate comme dans tous les autres Chevaux.

Résultats des courses (c’est le cas de le dire) : l’écuyer n’a pas obtenu de données sur l’utilité de la rate, mais le premier sujet d’expérience infirme à lui tout seul l’hypothèse pour le moins audacieuse de la transmigration de la rate des poulains via le tube digestif.

Voilà qui serait très satisfaisant au lecteur d’aujourd’hui s’il ne continuait pas ainsi son récit :

j’eus par le moyen de cette attention, l’avantage de voir que les deux autres, auxquels je croyois avoir fait une opération merveilleuse, se trouvèrent aussi avoir des Rates. Sans attendre leur mort, on s’assura qu’à l’un des deux la Rate se faisoit entendre lorsqu’il trotoit , ainsi qu’il arrive souvent à de certains Chevaux un peu longs de corps.

Ayant à peine démonté une conception erronée sur l’anatomie équine, Gaspard de Saunier nous présente une idée que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs qui associe présence de la rate et bruit à l’effort. Après réflexion, je soupçonne que le bruit décrit est en fait un cornage, bruit rythmique caractéristique apparaissant à l’effort prolongé chez certains chevaux, dû à une gêne respiratoire au niveau du larynx. Une autre possibilité serait le grincement occasionnel au trot dû au mouvement de l’air dans le fourreau chez certains mâles (« grenouillage »), mais le bruit décrit par l’écuyer ne semble pas réservé aux seuls mâles.

Le cornage colle d’autant mieux à la description donnée que

  •  cela touche beaucoup plus les chevaux élancés (« longs de corps »)  que les types plus trapus,
  •  le cornage peut être un problème pour l’exercice intense sur la durée, et donc empêcher le cheval d’être un bon coursier, ce qui dans ce contexte serait donc attribué à la rate. C’est pour cette raison que le cornage est pour la loi française un « vice rédhibitoire » qu’il suffit de prouver dans les dix jours pour pouvoir annuler une vente.

L’ironie est qu’on sait maintenant que la rate du cheval, comme celle du chat ou du chien, mais pas de l’être humain, joue un important rôle de stockage érythrocytaire : au repos, jusqu’à 30% des globules rouges y sont gardés en réserve, et lâchés dans la circulation en cas d’effort important ou de stress, augmentant d’autant l’hématocrite. Si l’activité de la rate a une influence sur la vitesse d’un cheval, ce serait donc de l’augmenter !

Gaspard de Saunier n’en reste pas moins un homme de cheval remarquable par sa curiosité et l’acuité de son esprit critique, comme en témoigne la phrase de conclusion de l’écuyer, toujours d’actualité :

Conclusion

gaspardRemerciements

Merci à LHerbioriste pour notre discussion sur les bruits étranges des chevaux.

Références

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