La nouille de Frankenstein, ou : le tourbillon avait des roues

Frankenstein ou le Prométhée moderne a été publié par Mary Wollstonecraft Shelley en 1818, ce qui explique la floraison de manifestations, parutions, colloques (et même un site de sensibilisation à la science)  qui commémorent le bicentenaire de cette œuvre fondatrice.

Ce roman précurseur de tout un genre littéraire a la particularité d’avoir une genèse bien connue : en 1816, toute l’Europe vit une Année sans été, causée par les poussières crachées dans l’atmosphère l’année précédente par l’éruption du Mont Tambora en Indonésie. Mary Shelley, son mari le poète déjanté Percy Shelley, le non moins poète et encore plus déjanté Lord Byron, le docteur Polidori et d’autres s’ennuient ferme dans une villa suisse : il fait froid, sombre et il pleut tout le temps. Ils discutent donc beaucoup, s’amusent à se lire des histoires de fantômes, et finissent par se mettre au défi d’en écrire.

Frontispice de l'édition de 1831, Theodor von Holst

Frankenstein est le résultat de ce défi, de cette ambiance particulière mais aussi des discussions plus sérieuses de ce petit groupe d’expatriés. Mary Shelley détaille son inspiration dans la préface de la réédition de 1831, en particulier pour l’idée de «résurrection» scientifique :

Les conversations entre Lord Byron et Shelley, dont j’étais une auditrice dévouée mais quasiment silencieuse, étaient longues et nombreuses. Pendant l’une d’entre elles, des doctrines philosophiques variées furent discutées, et entre autres la nature du principe vital, et s’il était probable qu’un jour on le découvre et qu’on le transmette. Ils parlèrent de l’expérience du Dr. Darwin (je ne parle pas de ce que le Docteur a réellement fait, ou dit qu’il avait fait, mais, plus pertinent pour moi, de qu’on a dit qu’il avait fait) qui conserva un vermicelle [vermicelli] dans une boîte de verre jusqu’à ce que par quelque moyen extraordinaire il se mit à se mouvoir de façon volontaire.

Comme le laisse entendre cette conversation, Percy Shelley était passionné de science, et possédait déjà dans sa chambre d’étudiant un assortiment d’«instruments philosophiques». Un de ses amis compte lors d’une visite «une machine électrique, une pompe à air, l’auge galvanique, un microscope solaire» et il s’en servait lui-même. Il sera décrit par le grand biologiste J.B.S. Haldane comme le dernier poète anglais, avec Keats, avoir eu une connaissance à jour de la chimie.

Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il soit passionnément intéressé par l’œuvre du docteur Darwin : pas Charles, bien sûr, qui n’a que sept ans au moment de la discussion, mais son grand-père Erasmus Darwin, médecin, naturaliste et poète, qui écrivait de volumineuses odes rimées à la nature en les accompagnant de rigoureuses notes explicatives.

Dans sa note «Vitalité spontanée d’animaux microscopiques : faits expérimentaux» de The Temple of Nature, il écrit :

On dit que certains des animaux microscopiques restent morts plusieurs jours ou semaines quand le fluide dans lequel ils existaient s’évapore, et recouvrent rapidement la vie et le mouvement quand ils reçoivent à nouveau de l’eau et de la chaleur. (…) Ainsi la vorticelle, ou wheel-animal, qu’on trouve dans l’eau de pluie restée quelques jours dans des gouttières de plomb, ou dans les anfractuosités du plomb sur les robinets domestiques, ou dans la vase ou sédiment laissé par cette eau, bien qu’il ne présente aucun signe de vie sauf lorsqu’il est dans l’eau, et pourtant il est capable de rester vivant de nombreux mois dans cet état sec.

Il y a donc eu à un moment donné entre la lecture de l’ouvrage de E. Darwin par Byron ou Shelley et le souvenir que Mary Wollstonecraft a gardé de la discussion une déformation de vorticella en vermicelli, mais finalement, ce n’est pas choquant : ces membres de l’élite intellectuelle anglaise savaient largement assez de latin pour savoir que vermicelli, terme italien pour  des pâtes en forme de «petits vers», désigne ici un vermisseau. On garde bien l’idée de reviviscence nécessaire au roman, plutôt que la nouille zombie que certains ont cru voir…

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V. convallaria, © Proyecto Agua

La vorticelle, ou Vorticella de son nom scientifique, est un cilié que l’on trouve en effet facilement dans l’eau croupie et qui s’observe bien au microscope. Son nom vient de vortex et veut dire «petit tourbillon», elle a une forme de cupule et porte en effet une couronne de cil autour de l’orifice : ce serait donc là notre wheel-animal, animal à roue.

C’est du moins la conclusion à laquelle s’arrêtent les sources qui ont comme moi remarqué la confusion.

Sauf que…

L’histoire ne se résume pas à l’inspiration qu’une autrice géniale a su tirer d’une discussion inexacte d’idées scientifiques qui agitaient le Zeitgeist. C’est certes un bel exemple des apports réciproques de la science à la science-fiction, mais pas seulement.

Si on continue le texte d’Erasmus Darwin, on lit :

Dans cet état, il a une forme globulaire, ne dépasse pas la grosseur d’un grain de sable et ne montre aucun signe de vie ; mais mis dans l’eau, en l’espace d’une demi-heure commence un mouvement alangui, le globule se retourne, s’allonge lentement et progressivement, prend la forme d’un asticot animé et, le plus souvent quelques minutes plus tard, sort ses roues pour nager vigoureusement dans l’eau comme pour chercher de la nourriture.

C’est la description d’un animal vermiforme qui se déplace alors que la vorticelle ressemble a une coupe menstruelle et vit fixée par sa tige. Et surtout cet animal a des roues, plutôt qu’une seule…

Pour tout biologiste, cela décrit donc non pas une vorticelle, «petit tourbillon», mais un autre cilié des eaux croupies : un rotifère «porteur de roue(s)».

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Deux Floscularia ringens et leurs « roues », © Charlie Krebs, 2004.

Certes, le nom de rotifero en italien est utilisé dès 1768 par Fontana et repris par Spallanzani en 1776, mais la terminologie scientifique met longtemps à se fixer. Les rotifères ont été appelés d’une multitude de noms : Leewenhoëk, inventeur du microscope, est très logiquement le premier à décrire précisément des «petits animaux à doubles petites roues» (Animalcula binis rotulis) en 1702 et leurs propriétés de résistance à la dessiccation leur a valu des noms éloquents comme

  • Animal sicca in vitam restituta, animal séché à vie restituée (Haller, 1766),
  • Rotifer redivivus, c’est-à-dire ressuscité (Cuvier, 1798),
  • Urceolaria rediviva (Lamarck 1801).

Mais surtout, on trouve dans la liste de ces noms celui de Vorticella rotatoria, utilisé par Müller en 1773 et repris par plusieurs ouvrages postérieurs (Schrak 1781, Müller 1784, Blümenbach 1791).

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Microphotographie de rotifère bdelloïde en cryptobiose © Steve G. Schmeissner / Science-Photo Library.

Darwin a donc bien observé et fidèlement décrit la sortie de cryptobiose d’un rotifère  en le désignant du nom de vorticella, mot compris des naturalistes de l’époque mais déformé par les discussions de salons littéraires en vermicelli. Deux siècles plus tard, vorticella est encore mal interprété mais cette fois par les exégètes à la recherche des sources de l’autrice.

L’histoire du vermicelle de Mary Shelley souligne donc que la discussion approximative n’est pas la seule source de perte d’information scientifique : la simple évolution de la nomenclature et du sens des mots peut également aboutir à une erreur tant taxonomique que physiologique (les vorticelles ne sont à ma connaissance pas capable de cryptobiose quand on les dessèche).

Pour conclure, vous ne serez pas étonnés d’apprendre que la reviviscence est un thème qui passionne toujours tant la recherche scientifique que l’imagination collective : une info récente très diffusée sur les réseaux sociaux annonçait qu’on a réussi à ramener à la vie des petits vers nématodes congelés dans des sédiments sibériens datés de plus de 30 000 ans !

Voilà qui laisse un espoir pour la créature de Frankenstein, envoyée par l’autrice se tuer au Pôle Nord…

Voir aussi

 

Références et citations originales

  • Mary Shelley, Frankenstein or The Modern Prometheus (1831), Londres, Lackington, Hugues, Harding, Mavor and Jones.

    Many and long were the conversations between Lord Byron and Shelley, to which I was a devout but nearly silent listener. During one of these, various philosophical doctrines were discussed, and among others the nature of the principle of life, and whether there was any probability of its ever being discovered and communicated. They talked of the experiments of Dr. Darwin, (I speak not of what the Doctor really did, or said that he did, but, as more to my purpose, of what was then spoken of as having been done by him,) who preserved a piece of vermicelli in a glass case, till by some extraordinary means it began to move with voluntary motion.

  • Erasmus Darwin, The Temple of Nature or The origin of society: a poem, with philosophical notes (1803), Londres, J. Johnson. Additional note 1, « Spontaneous Vitality of Microscopic Animals expliquant les vers “Hence without parent by spontaneous birth / Rise the first specks of animated earth”.

    Some of the microscopic animals are said to remain dead for many days or weeks, when the fluid in which they existed is dried up, and quickly to recover life and motion by the fresh addition of water and warmth. (…) Thus the vorticella or wheel animal, which is found in rain water that has stood some days in leaden gutters, or in hollows of lead on the taps of houses, or in the slime or sediment left by such water, though it discovers no sign of life except when in the water, yet it is capable of continuing alive for many months though kept in a dry state. In this state it is of a globulous shape, exceeds not the bigness of a grain of sand, and no signs of life appear; but being put into water, in the space of half an hour a languid motion begins, the globule turns itself about, lengthens itself by slow degrees, assumes the form of a lively maggot, and most commonly in a few minutes afterwards puts out its wheels, swimming vigorously through the water as if in search of food;

  • Glenn Branch (2017), « Vermicelli and vorticella », NCSE Blog, 26 mai.
  • Chris U. M. Smith (2007) « A strand of vermicelli: Dr Darwin’s part in the creation of Frankenstein’s monster », Interdisciplinary Science Reviews, 32:1, p. 45-53. Citant p. 46 l’ami de Shelley Thomas Jefferson Hogg, Shelley at Oxford (1904), Londres, Methuen.

A electrical machine, an air pump, the galvanic trough, a solar microscope, and large glass jars and receivers, were conspicuous amidst the mass of matter.

Now if we want poets to interpret physical science as Milton and Shelley did (Shelley and Keats were the last English poets who were at all up- to-date in their chemical knowledge), we must see that our possible poets are instructed, as their masters were, in science and economics.

 

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