Le flehmen dans l’art

C’est en lisant le remarquable ouvrage de Nadeije Laneyrie-Dagen Animaux cachés, Animaux secrets, que je suis tombée devant une image sur laquelle je ne m’étais jamais attardée jusque là : une gravure allemande du seizième siècle représentant un groupe de chevaux en liberté.

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Elle fait partie d’une série de trois images proches par le peintre et graveur allemand du XVIe siècle Hans Baldung. Les deux autres montrent l’une l’étalon en train d’uriner et l’autre une scène de bataille générale entre les chevaux.

L’étalon ithyphallique (c’est-à-dire en érection) du premier plan est dans une posture très particulière interprété par l’autrice comme  : « la bouche ouverte, il hennit de façon évidemment sonore » (p. 60), mais j’y vois sans doute possible un flehmen.

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Le flehmen, mot emprunté à l’allemand, décrit l’attitude de retroussement de la lèvre supérieure au point de découvrir les dents et la gencive, souvent accompagné d’une extension de l’encolure.

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Ce comportement est assez courant, en particulier chez les mâles entiers ainsi que chez les juments après la mise bas. Il est de façon générale associé à un reniflement d’odeur « intéressante » : urine de mâle concurrent ou de jument en chaleur, nouveau-né, placenta, ou simplement odeur inconnue.

Il est connu des gens de cheval, mais s’observe chez bien d’autres espèces : l’âne et le zèbre bien sûr, mais aussi mouton, chèvre, cerf et élan, girafe, chameau, lama et alpaga, rhinocéros africain comme indien, bovins tels que buffle et bison, antilope comme antilocapre, tapir, félidés… (Pour le raton-laveur, je ne sais pas.)

Alors, me direz-vous, tous les mammifères de France et de Navarre ? Eh bien presque, mais pas tout à fait. En effet le flehmen correspond probablement à une exposition de l’organe voméro-nasal, sensible aux phéromones, et assez logiquement il n’est pas observé chez les animaux chez qui cet organe est vestigial, comme les Primates (dont l’être humain).

Mais revenons à nos chevaux…

Une fois mes yeux décillés, j’ai regardé autrement les œuvres présentées dans l’ouvrage et remarqué quelque chose qui m’avait complètement échappé au premier abord :

Albrecht Dürer, Adoration des Rois mages, 1504.

Il y a un flehmen dans cette Adoration !

Et si Dürer connaissait suffisamment les équidés pour savoir à quelle occasion les femelles adoptent la posture du flehmen, ce détail pourrait être un hommage de l’ânesse à la présence du Christ nouveau-né. C’est une hypothèse forte, mais non dénuée d’intérêt, d’autant que la précision anatomique fait pencher en faveur d’une observation directe du flehmen.

flehmen-adoration-durer.png

On retrouve d’ailleurs une posture très proche sur son Petit Cheval de 1505.

Small Horse Dürer

J’ai trouvé d’autres candidats possibles, entre autres chez Léonard de Vinci, mais je cherche des représentations univoques, où le flehmen ne peut pas être confondu avec un cheval qui hennit, mâche son mors ou cherche à mordre, attitudes courantes des chevaux « courageux » appréciés par les peintres.

N’hésitez pas à me signaler les exemples qui vous passeraient sous les naseaux !

Addendum (5 novembre 2018)

Mon père a un  regard aiguisé et a repéré un flehmen caractéristique dans cet dessin foisonnant du peintre académicien Georges Focus devenu fou, que la maladie mentale n’a pas empêché de continuer à produire des œuvres aussi détaillées qu’étranges.

 

Cette addition de la fin du dix-septième ou du début du dix-huitième siècle est bienvenue sur ma courte liste restreinte jusque là au début du seizième.

Œuvres citées

  • Hans Baldung, Groupe de sept chevaux, 1534,  gravure sur bois, Metropolitan Museum, New York.
  • Albrecht Dürer, L’Adoration des mages, 1504, huile sur bois, Musée des Offices, Florence.
  • Albrecht Dürer, Le Petit Cheval, 1505, burin, Petit Palais, Paris.
  • Georges Focus, Focus peignant dans une galerie, plume et encre brune, 45 cm x 30 cm, Paris, collection particulière, pl. 6.

Références

  •  Nadeije Laneyrie-Dagen, Animaux cachés, Animaux secrets, Citadelles-Mazenod, 2016.a1p5jbrcscl
  • Sabine Söll-Tauchert, Hans Baldung Grien (1484/85-1545): Selbstbildnis und Selbstinszenierung, Böhlau, Köln Weimar, 2010, p. 235.
  • Sharon L. Crowell-Davis, « Understanding Behavior: Flehmen », Vetfolio, vol. 3, n° 2, mars 2008.

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