Marianne et le roi des animaux : histoire d’une étrange adoption

Depuis que la place de la République, à Paris, a été refaite et piétonnisée il y a une demi-douzaine d’années, la statue qui lui donne son nom est beaucoup plus accessible et le rebord de la fontaine qui l’entoure sert de point de rendez-vous et de banc tant aux autochtones qu’aux touristes fatigués.

Sans le ballet d’automobiles qui ceinturait jour et nuit le rond-point, on a enfin le loisir de considérer la grande République de bronze ainsi que les trois allégories de la Liberté, l’Égalité et la Fraternité assises autour du socle.

Inauguré en 1883, ce groupe est l’œuvre des frères Léopold et François-Charles Morice, respectivement sculpteur et architecte pour le conseil de Paris. À nos yeux, cela peut sembler le pinacle de l’art officiel et sans « risque », si ce n’est qu’en 1878, année de la commande, Paris est sous l’autorité du Préfet de la Seine nommé par un gouvernement pas follement républicain ; la demande explicite d’un bonnet phrygien se met par exemple en contravention d’une interdiction de représentation de cet emblème prononcée suite à la Commune.

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Mais la figure la plus appréciée des audacieux qui escaladent le monument à chaque manifestation est sans conteste le lion campé du côté de la rue du Temple. Vigilant, il veille farouchement sur une grande urne électorale marquée « Scrutin universel » (1789) (il manquait sans doute de la place pour ajouter « masculin »).

Mais au fait comment le Roi des animaux se retrouve-t-il en majesté sur le piédestal d’une République symboliquement construite en opposition à la monarchie ?  Que vient faire un animal africain pour représenter un orgueil français se réclamant de la Grèce antique ?

Rembobinons quelque peu…

Un lion européen

L’histoire culturelle occidentale du lion commence dès l’Antiquité, où des populations de  lions sauvages s’étendent de la Grèce à l’Inde orientale.

L’historien grec Hérodote raconte que lors des Guerres médiques, des dromadaires de la caravane de Xerxès traversant la province macédonienne de Crestonie sont attaqués par des lions, qui étonnamment ne s’attaquent ni aux humains ni aux chevaux.

Lion attaquant un onagre, mosaïque romaine, 150–200, Sousse, Tunisie.

Les donnée archéozoologiques nous apprennent que le lion s’éteint en Grèce vers le Ier siècle av. J.-C., sans doute touché par l’extension de l’habitat humain et les effectifs importants capturés pour les jeux du cirque : Néron en tua ainsi trois cents en un seul événement. L’espèce persiste cependant en Palestine jusqu’au XIIIe siècle,  ne disparaît du Pakistan qu’au milieu du XIXe et survit même jusqu’au début du XXe siècle en Irak.

Quia sum Leo

La tradition antique attribue au lion un personnage autoritaire basé sur sa puissance seule et la conscience de sa supériorité, la justice ne rentrant pas en ligne de compte. Dans une fable de Phèdre, une vache, une chèvre, une brebis et un lion s’associent pour chasser, mais le lion s’accapare la totalité de la prise en se justifiant d’un nominor quia leo, « parce que je m’appelle Lion », un dédain pour la justice qui se retrouve aussi dans les fables comme Les Animaux malades de la peste.

La puissance du lion est donc associée non à l’équanimité mais à l’orgueil ce qui se retrouve encore aujourd’hui dans le nom collectif donné à une troupe de lions en anglais : a pride of lions.

Venu du sud, issu d’une tradition latine et écrite, le lion fait concurrence à l’ours, miroir animal de l’homme et symbole de force dans la sphère germanique, et figure dominante d’une tradition animale plus populaire que lettrée. L’un comme l’autre voient leur courage (fait d’avoir du cœur) célébré par la popularité des prénoms Leonhart (Léonard), hardi comme un lion, et Bernhart (Bernard),  hardi comme un ours.

Mais pour toute l’admiration qu’il inspire, le lion ne devient le roi des animaux qu’à la fin du XIIe avec le roi prénommé Noble du Roman de Renart, détrônant l’ours de la tradition orale.

Roman de Renart, XIVe siècle, BnF Français 1630 f° 78

Dans la tradition chrétienne, le lion a deux visages : d’abord un aspect négatif, celui de l’archétype de la bête fauve assoiffée de sang à laquelle se mesurent les plus grands héros de l’Ancien Testament, en particulier Samson et David. Daniel en triomphe lui aussi, mais de façon plus pacifique, la grâce divine rendant miraculeusement dociles les fauves de la fosse où il est jeté.

Mais le lion a aussi un aspect positif, celui d’un roi puissant, courageux et juste, intimement lié à un symbole christique : le lionceau est censé naître mort-né, et ne devoir la vie qu’au souffle résurrecteur de son père après trois jours, comme Jésus est ressuscité par Dieu le père. Dans le même ordre d’idée, il est censé dormir sans fermer les yeux, symbole de vigilance mais aussi de Jésus dans son caveau (Le lyon qui fait revivre ses lyonciaus et Le lyon qui dort et s’a les iex ouvers, BnF Fr. 951 f° 18r et 32r).

Au nombre des lions chrétiens on compte également le lion de saint Marc, l’une des quatre figures du Tétramorphe des quatre évangélistes, ainsi que le lion soigné par saint Jérôme, symbole de la férocité conquise par le Christ.

Saint Jrôme et le lion au couvent, Vittore Carpaccio, 1502, tempera sur toile, Église Saint-Georges-des-esclavons, Venise.

 Il se retrouve dans de nombreuses représentations de la Force (aussi dite Fortitude ou Courage), vertu cardinale avec la Tempérance, la Justice et la Prudence : son allégorie tient soit une colonne brisée soit la gueule ouverte d’un lion.

La Force, tarot Visconti-Sforza, jeu Cary Yale, 1466.

Avec le temps ses qualités (puissance, mais aussi courage) prennent le pas sur le symbole royal. On peut se demander si, en France, cette symbolique n’a pas pu être desservie par le lien héraldique avec l’Angleterre, avec  laquelle la France enchaîne les guerres et plus généralement par la polysémie de l’animal : outre l’Angleterre, il représente aussi l’Espagne (Castille et Léon), la République de Venise (le lion de saint Marc), et la Flandre. L’évolution progressive du symbole pour en venir à désigner la force et la fierté du peuple est assez lente. Dans une collection de cinq cents assiettes patriotiques produites pendant la Révolution française, on en compte cent-deux qui portent un bonnet phrygien, dix-neuf un coq, mais seulement neuf avec un lion.

Invention d’un lion populaire

À partir du XVIIe siècle, le lion a une place de choix comme animal gardien décoratif, par imitation des deux lions gardant l’entrée de la Villa Médicis, eux-même héritiers d’une tradition antique remontant à la période néo-hittite.

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C’est en fait le XIXe siècle qui donne au lion sa prestance démocratique.

La République, Ziegler Jules (1804-1856) , 1848, Palais des beaux arts, Lille.

On le retrouve dans ce tableau de Jules Ziegler, peintre engagé dans le mouvement d’insurrection de 1848 qui célèbre une République apaisée et agreste. Coiffée d’une couronne de feuilles au lieu d’un bonnet phrygien, elle tient une gerbe de blé et de fleurs en guise de faisceau des licteurs. Même sa robe et ses ailes évoquent plus un ange de miséricorde d’une allégorie de gouvernement, et le lion couché qui soutient son pied évoque plus le contrôle (associé à la vertu cardinale) que le peuple. Ce lion paisible rappelle presque celui d’Androclès par Gérôme ou celui qui dort aux pieds  de Saint Jérôme dans les gravures de Dürer.

Étude pour la république, Armand Cambon, 1848-1849, Musée de Montauban.

En 1848 aussi le peintre académique Armand Cambon propose une République fourmillant de signification, accumulant sur la gauche les symboles de concorde et d’égalité (niveau, ruche, branche d’olivier, poignée de mains sculptée) et sur la droite les symbole de puissance avec le cimier, le glaive, l’aigle et surtout un lion peu commode, aux crocs bien visibles, et qui vient tout juste de faire un sort à un serpent.

La même année, on trouve une vraie incarnation populaire, dans la série de quatre lithographies de Frédéric Sorrieu célébrant la « République universelle démocratique et sociale » : Après Le Pacte et Le Prologue,  la troisième image célèbre Le Triomphe de la République, avec au pied du monument un lion intimidant couché sur les dépouilles opimes des armées monarchistes et des lois injustes.

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Dans sa toile Le Suffrage universel présentée au salon de 1849, reprenant l’esquisse soumise au concours de 1848, Charles Nègre fait le choix unique d’incarner le suffrage universel  non par une Marianne mais sous la double forme d’un homme peut-être herculéen et d’un lion familier, mais non soumis,  qui fixent calmement le spectateur.

Le Suffrage Universel, Charles Nègre, 1849

Cette profusion de symboles dans la production artistique est en fait une réponse au concours ouvert par Ledru-Rollin, ministre de l’Intérieur chargé des Beaux-Arts, pour une « figure de la République », ce qui explique la simultanéité et la proximité des images.

Trop cadré, le concours fut considéré comme un fiasco, Les commentateurs contemporains n’ont pas manqué de railler cette soudaine multiplication d’images et de symboles plus ou moins maîtrisés, comme Théophile Gautier (La Presse, 21 mai 1848) :

Tous les attributs possibles et surtout impossibles ont été entassés autour de la figure allégorique, des charrues, des ruches, des locomotives, des canons, des bannières, des cornets d’abondance, des pavés, des faisceaux, des couronnes brisées, des piques, des balances, des niveaux, des guirlandes de chêne, des touffes de laurier, des enfants, des coqs, des aigles, des lions, oh quels lions ! Aucune zoologie ne les a prévus, les uns feraient fuir d’épouvante les lions héraldiques les plus lampassés de gueule, les autres au contraire ont des allures de bénignité qui rappellent le caniche frais tondu.

Malgré son échec et son oubli rapide, il me semble donc que c’est bien le concours de 1848 qui scelle l’union de Marianne au roi des animaux. Suite à la consolidation de cette association, on va voir apparaître le lion du suffrage universel dans la presse populaire et en particulier les caricatures de presse.

Le motif du lion place de la République est donc bien plus lourd de sens que le simple rappel de ceux ornant la Fontaine du Château d’Eau que le groupe statuaire remplace.

Après la Place de la République

Le lion gardien aura de nombreux avatars ultérieurs, sous des formes variées. Pour commencer, le projet de Jules Dalou, arrivé deuxième au concours ouvert par la ville de Paris, sera finalement lui aussi réalisé et inauguré en 1889 pour le modèle de plâtre et 1899 pour  le bronze final, place de la Nation. Ce colossal Triomphe de la République montre l’allégorie juchée sur un char. Ce sont deux lions énormes qui le tirent, un attelage qui rappelle ceux du char de la déesse romaine Cybèle, et parfois de Cupidon.

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Toujours en réponse à un concours municipal, cette fois-ci lancé par la ville de Versailles en 1880, le sculpteur Jules Coutan propose une allégorie chargée de symboles antiques sur laquelle veille un fauve farouche et protecteur bien loin du lion édénique de Ziegler.

Allégorie de la République, Jules Coutan 1880

Un peu plus tard, dans cette illustration du Petit Journal , on retrouve notre lion, dans la même posture et avec la même urne que sur la place de la République, au centre de cette célébration du suffrage universel [masculin], avec glorification des classes laborieuses et mise en fuite des capitalistes escrocs.

Le Petit Journal , n° 143, 19 août 1893

De la férocité injuste à la défense de la démocratie, l’image du lion s’est donc fortement amendée au XIXe siècle.

Bonus : le roi de la savane

Au XXe siècle, cette image continue d’évoluer : des documentaires animaliers attachent le lion à la seule région où il est encore largement représenté : l’Afrique de l’Est. Prédateur ultime de l’écosystème, le lion incarne la domination d’un immense territoire, comme en témoignent les représentations y compris naturalistes. En 1936, l’American Museum of Natural History présente ainsi un diorama des lions africains où un lion scrute sobrement l’horizon debout au milieu de lionnes allongées à ses pieds…

african-lions_dynamic_lead_slide Avec le développement de l’éthologie et la meilleure connaissance de ses habitudes, le lion devient le roi paresseux des plaines du Serengeti, nourri par la chasse des lionnes : certes, expliquent les commentateurs, il dort le plus clair du temps, mais défend bravement sa famille en cas de danger…

Cet intense intérêt populaire pour le lion s’est développé de concert avec les zoos, la fiction pour la jeunesse (on pense par exemple au Magicien d’Oz dès 1900, à Narnia dès 1950) mais surtout l’explosion des images dans la vie quotidienne : livres illustrés, réclame, dessin de presse, puis photographie et bande dessinée.

Benjamin Rabier, Les Petites Misères de la vie des animaux, page 45.

Un enfant français est aujourd’hui bien plus familier de l’image du lion que de celle d’espèces sauvages bien plus proches et plus communes (passereaux, musaraigne…). Au-delà de l’enfance, le symbole du lion se retrouve partout dans les logos et la publicité au point qu’un adulte voit environ deux fois plus de lions en photo ou en dessin en un an qu’il n’en reste de vivants dans le monde entier.

Les premières observations d’infanticides au début des années 70 furent une surprise et la communauté scientifique mis un certain temps à accepter qu’un lion ayant nouvellement pris le contrôle d’une troupe tuera assez souvent les lionceaux du mâle précédent, accélérant le retour de la lionne à l’œstrus.

Même si, contrairement au lion-roi,  le symbole du lion républicain n’est plus guère usité depuis le milieu du XXe siècle, il est permis de supposer que la résistance significative et prolongée rencontrée par ces nouvelles données comportementale a été en partie due à la projection culturelle de vertus humaines sur les personnages léonins…


PS : Un résumé de l’histoire culturelle du lion en quelque deux mille mots ne peut être que grossièrement lacunaire, mais n’hésitez pas à me signaler les erreurs trop flagrantes.


Références

Les images sont sourcées dans la balise de texte alternatif et liées à leur source de façon à faciliter la lecture.

Mis à jour le 13 novembre 2018.

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