La folie de l’entonnoir : petit mystère iconographique

Est-il sujet d’enquête plus exaspérant qu’une évidence ? Rien de plus difficile que de trouver une source à quelque chose de parfaitement trivial pour tout le monde depuis l’enfance.

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Gotlib, La Rubrique-à-brac, © Dargaud.

C’est ainsi que je me demande depuis plus de vingt ans comment diable est apparu l’un des codes les plus connus de la bande dessinée de mon enfance : l’entonnoir sur la tête du fou. C’est un magnifique exemple de raccourci graphique arbitraire à première vue mais qu’on prend rarement le temps d’expliciter.

Si votre curiosité vous pousse à interroger l’oracle moderne qu’est Google, vous trouverez plusieurs sites donnant avec assurance une réponse ferme : ça vient de Jérôme Bosch. En effet, parmi ses foules grotesques et fantastiques il représente à plusieurs reprises des personnages coiffés d’un entonnoir.

 

Mais quel rapport avec la folie, puisque beaucoup de ces personnages ne semblent pas fous, et que ses fous, par exemple dans sa Nef des fous, ne portent pas particulièrement d’entonnoir ?

Eh bien la pierre de folie justement : comme beaucoup d’autres peintres, Bosch a peint une tableau de l’opération symbolique où un médecin extrait du crâne de son patient la pierre responsable de sa folie.

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Jérôme Bosch, La Cure de Folie, v. 1494, Musée du Prado, Madrid.

Cela ne satisfait-il pas ma curiosité ? Eh bien non, pas du tout.

D’abord, l’entonnoir est porté par le médecin et non le malade, ce qui gêne tout de même beaucoup l’interprétation. Et puis surtout : quand bien même on accepterait ce lien, comment un symbole se transmettrait-il magiquement de ce tableau du quinzième siècle à la la bande dessinée du vingtième sans laisser de traces culturelles intermédiaires ?

Frustrée par cette filiation peu convaincante, je me suis mise en quête d’hypothèses plus étayées, et comme toujours dans ce genre de cas j’ai appris beaucoup de choses.

L’entonnoir du charlatan

Par exemple, à la Renaissance et jusqu’au XVIIIe siècle l’entonnoir est associé au médecin, et est considéré comme un de ses outils professionnels.

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Jacob Gole, Moine Médecin, d’après Cornelis Dusart, 1724, Rijks Museum.

Cet ustensile ne lui sert pas à embouteiller ses potions (le travail de l’apothicaire) mais plutôt à les administrer à des patients pas forcément enthousiastes. En fait, plutôt que du docteur fiable, l’entonnoir devient le couvre-chef symbolique du charlatan : la pierre de folie est une fiction plaisante de même que la trépanation associée.

Les fous se couvrent de tout

Quant aux couvre-chefs absurdes en général, on en retrouve toute une variété dans les scènes de beuverie et de carnaval, comme dans le Combat de Carnaval et de Carême de Brueghel l’Ancien :

 

L’entonnoir ne semble pas particulièrement préféré à d’autres objets tels que les marmites ou encore les panier. Dans les nombreuses représentations de la fête des rois peintes par Jan Steen, on trouve, outre les couronnes de comédie, plus de paniers que d’entonnoirs :

 

 

Mais en dehors de ce contexte carnavalesque, la coiffe caractéristique du fou est celle du fou du roi, de l’amuseur de cour avec ses oreilles d’âne et ses grelots.

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Maître de l’Ecce Homo, Portrait de fou regardant à travers ses doigts, Cassel.

Chemins de traverses

J’ai pisté une variété de couvre-chefs plus ou moins infundibuliformes : certaines coiffes néerlandaises du dix-septième et le chapeau juif médieval (pileus cornutus) dont l’histoire mériterait un livre à elle toute seule, ou encore le chapeau pointu des sorcières, à l’origine obscure. Mais pas un grain de folie dans tout cela !

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Maître de la Manne, L’Offrande des Juifs,  v. 1460-1470, musée Boijmans Van Beuningen.

J’ai cherché des utilisations plus récentes de l’entonnoir, mais elles ne sont généralement qu’une illustration de l’analogie de l’éducation comme « bourrage de crâne », en particulier avec le symbolisme de l’entonnoir de Nuremberg, introduit en 1647 par l’auteur allemand Philipp Harsdörffer.

Spécificité géographique

Il fallait donc mieux circonscrire la question, et quelle meilleure façon que d’en discuter avec des amis étrangers susceptibles d’avoir une perspective différente ?

Je n’ai pas été déçue…

Aucun de mes amis britanniques, irlandais, américains, allemands ou espagnols n’avaient la moindre idée de ce dont je leur parlais. Je me doutais bien que le trope « se prendre pour Napoléon » avec un bicorne en papier journal était typiquement français, mais j’avoue avoir été surprise de découvrir que l’entonnoir du fou l’est presque tout autant : c’est un code, oui, mais un code propre à la bande dessinée dite franco-belge, avec une présence anecdotique dans la bande dessinées flamande, comme le personnage de Silvio, fou parmi d’autres dans les aventures de Néron.

 

Armée de mes souvenirs d’enfance, j’ai commencé ma liste (La Rubrique-à-Brac de Gotlib, Boule et Bill, Les Tuniques Bleues…), qui s’est étoffée au fil des explorations et des discussions, grâce à la bienveillance de nombreux interlocuteurs.

 

Il est clair que l’entonnoir est absent de la première moitié du XXe siècle, les fous portant plutôt des chapeaux en papier ou des pots de fleurs (par exemple chez Tintin dans Les Cigares du Pharaon). Pour l’instant, la première occurrence que je connaisse de l’entonnoir est dessiné par Martial sur la tête de Monsieur Sait-Tout, imaginé par Goscinny. L’image figure sur la couverture de l’album des Divagations de Monsieur Sait-Tout, compilation de 1974 d’histoire parues dans Pilote entre 1961 et 1965, et on retrouve l’entonnoir en page de garde.

 

L’image se développe ensuite rapidement dans les revues de bande dessinée des années soixante, en particulier sous la plume (ou  le pinceau) de Gotlib.

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Pilote, n° 325, 13 janvier 1966.

Le symbole serait-il donc  donc jailli tout armé dans la culture visuelle française ? Pas vraiment.

Retour en arrière

Petit détour historique : au XVIIIe siècle, l’image de la lumière est utilisée extensivement pour décrire la Raison dont se réclame un nouveau mouvement intellectuel qui l’oppose à la Religion, ce qui donnera le nom de Lumières. En toute logique les réactionnaires sont traités d’obscurantistes, et on les accuse de vouloir éteindre la flamme de l’intelligence et de la raison, en particulier  chez les enfants, dans le cadre de la sécularisation de l’éducation et des débat afférents.

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Genty, 13 avril 1815, BnF, Collection de Vinck, 10287.

La satire assigne donc à ce camp politique le symbole d’un éteignoir, objet  conique muni d’une poignée qui sert à éteindre la flamme d’une bougie sans se brûler. On voit ainsi fleurir dans les pamphlets des chevaliers de l’Éteignoir, ordre de fantaisie moquant les Chevaliers de la Foi créés en 1810 comme réponse des royalistes aux loges franc-maçonnes.

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L.F.A Cauchois-Lemaire, Réception d’un Chevalier de l’Éteignoir, 14 février 1815, BnF, Collection de Vinck, 10288.

Le symbole de l’éteignoir s’applique plus spécifiquement aux ultras (pour « ultraroyalistes »), mouvement de la Restauration fidèle aux Bourbon et désirant accorder un rôle très important à la noblesse.

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Bernard, Le Supplice d’un ultra dans les Enfers, 1820, lithographie,  BnF, R084070.

Le symbole est repris par Grandville en 1830, avec des hommes à tête d’éteignoir pour la lumière de la raison et de soufflet pour le feu de l’autodafé, puis par Daumier en 1851.

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Grandville, Éteignons les lumières et rallumons le feu !, 1830, BnF.

Daumier représente l’intellectuel catholique Charles de Montalembert « montant à l’assaut » du Panthéon éteignoir à la main pour reconquérir les grands hommes au profit de l’Église.

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Honoré Daumier, « Montalembert à l’assaut du Panthéon », Le Charivari, 21-22 avril 1851

Transfiguration de l’éteignoir

Mais avec le temps, les bougies deviennent de plus en plus rares : on leur préfère de plus en plus la lampe à huile, en modernisation constante depuis la fin du XVIIIe, puis à partir de 1860 la lampe à pétrole, et l’éteignoir perd sa familiarité.

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« La Vérité », Le Grelot, 19 décembre 1897, p. 1.

La dernière occurrence que j’aie trouvée date de 1897 et traite de l’affaire Dreyfus : le dessin dreyfusard montre une vérité tirée du puits par Zola tandis qu’Édouard Drumont cherche à cacher la lumière de son miroir avec un éteignoir géant intitulé La Libre Parole, du nom de son journal antidreyfusard et antisémite.

Pourtant le sens de l’objet est tenace : sur la tête d’un individu, il le signale comme éteint, c’est-à-dire bête.  Et je pense que l’on tient là l’origine du trope : le couvre-chef insolite cesse, à un moment donné entre le XIXe et le XXe, d’être compris comme l’éteignoir de l’écolier abêti et privé de la Raison, mais comme un entonnoir du  fou privé de raison.

Cette parenté me semble beaucoup plus satisfaisante que la référence à Bosch pour deux raisons :

  • elle réduit l’intervalle entre le développement du trope et sa source, le faisant passer de cinq siècles à cinq décennies,
  • elle explique sa restriction à la seule sphère francophone.

Elle mériterait bien sûr d’être étayée plus avant, en particulier par le recensement précis des première occurrences, auquel je compte m’atteler.

Quel dommage qu’il ne soit plus temps d’aller demander à Goscinny ou Gotlib les sources de leur inspiration…

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Remerciements

J’ai ressassé mon obsession entonnoiresque auprès de nombreux interlocuteurs ces dernières années : merci à eux. Merci également à Connor McBride, @iratesheep et @Gallorum pour leur contribution ainsi qu’à Hélène Raux et Sébastien Lion pour les discussion amicales.

Plus précisément, il me faut remercier le Dr. Xavier Yves Zendjidjian, qui a eu l’amabilité de me communiquer son introuvable article de référence sur la question, ainsi que Dr. Lisa Tannahill pour ses conseils de bibliographie.

Tout ma gratitude va aux bibliothécaires de la Bibliothèque municipale de Lyon (Guichet des savoirs) et de la Bibliothèque publique d’information (Eurêkoi), ainsi qu’à Catherine Ternaux de la bibliothèque du Centre de la Bande dessinée d’Angoulême : leur diligence   a été très encourageante en ce qu’elle m’a montré que les lacunes du corpus n’étaient pas de mon fait. Enfin, je dois des remerciements particuliers à Solenne Coutagne, conservatrice à la BIUSanté, qui a confirmé le lien avec l’éteignoir.

Références

Liste des œuvres

  • Jérôme Bosch, Allégorie de la débauche et du plaisir, 1490-1500, huile sur bois, Yale University.
  • Jérôme Bosch, La Tentation de Saint Antoine (fragment), 1500–1510, huile sur bois, The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City.
  • Jérôme Bosch, La Tentation de Saint Antoine, v. 1500, huile sur bois, Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne.
  • Anonyme, anciennement attribué à Jérôme Bosch, Concert dans l’œuf, 1561, huile sur bois, Palais des Beaux Arts de Lille.
  • Jérôme Bosch, La Cure de Folie, v. 1494, Musée du Prado, Madrid.
  • Jacob Gole, Moine Médecin, d’après Cornelis Dusart, 1724, Rijks Museum.
  • Pieter Brueghel, Le Combat de Carnaval et Carême, 1559, huile sur bois, Kunsthistorisches Museum, Vienne.
  • Maître de l’Ecce Homo, Portrait de fou regardant à travers ses doigts, huile sur bois, musée départemental de Flandre, Cassel.
  • Jan Steen, La Fête des Rois : Le Roi Boit, v. 1661, Royal Collection, Londres.
  • Jan Steen, La Fête des Rois, 1662, Musées royaux des beaux Arts de Belgique, Bruxelles.
  • Jan Steen, La Fête des rois, v. 1664, Villa Vauban, Luxembourg City.
  • Jan Steen, La Fête des rois, v. 1668, Museumslandschaft Hessen Kassel, Kassel.
  • Maître de la Manne, L’Offrande des Juifs, v. 1460-1470, huile sur bois, musée Boijmans Van Beuningen.
  • Genty, Productions de l’Éteignoir du bon sens, 13 avril 1815, BnF, Collection de Vinck, 10287.
  • L. F. A Cauchois-Lemaire, Réception d’un Chevalier de l’Éteignoir, 14 février 1815, BnF, Collection de Vinck, 10288.
  • Bernard, Le Supplice d’un ultra dans les Enfers, 1820, lithographie, BnF, R084070.
  • Grandville, Éteignons les lumières Et rallumons le feu !, 1830, BnF.
  • Honoré Daumier, « Mr de Montalembert marchant à l’assaut du Panthéon afin d’en chasser les grands hommes pour y installer les capucins », Le Charivari, 21-22 avril 1851.
  • « La Vérité », Le Grelot, 19 décembre 1897, p. 1.
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11 réflexions sur “La folie de l’entonnoir : petit mystère iconographique

  1. Dans _Bosch, Visions de génie_ de Matthijs Ilsink, Jos Koldeweij, les auteurs avancent une explication intéressante pour l’entonnoir. Ce serait le symbole des connaissances qui s’enfuient au lieu de rentrer dans la tête, comme un contenu qui se déverserai. Bosch, lettré mais usant de la culture populaire, comme Brueghel après lui, aurait ainsi pu reprendre une iconographie populaire dans le langage. Ainsi l’entonnoir était souvent associé au « savant/médecin » en réalité perçu comme un charlatan perdant ses connaissances!

  2. Hello ! Super article, sur un vrai sujet trop peu souvent abordé 🙂
    J’ai trouvé récemment une référence au chapeau-entonnoir dans une BD de 1957, mais…. Américaine !
    Il s’agit de Tom Terrific, que je n’ai jamais lu, donc aucune idée s’il s’agit d’une référence à la folie ou autre chose.

  3. On remarquera à profit que les occurrences mentionnées dans l’apparition en BD (même si comme vous le dites ce n’est pas encore exhaustif) sont liées à Goscinny : M. Sait-tout puis les Dingodossiers ont l’air d’être les précurseurs de l’entonnoir en bande dessinée, et nul doute que Roba comme Lambil et Cauvin se réfèrent souvent à Goscinny qui est le grand ancien de la rigolade dans la BD moderne.

    Or, connaissant le champ de la culture de Goscinny, j’imagine bien celui-ci trouvant rigolo d’extrapoler comme vous le supposez.

    Bravo en tout cas pour cette recension !

    1. Tout à fait ! De ce que j’ai vu, Goscinny, par son grand nombre de collaborateurs et l’influence du journal Pilote, semble avoir lancé le mouvement de cette représentation. Je dois encore aller consulter les collections d’époque pour affiner cette hypothèse.

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