Les mille fleurs de la Licorne

AFFICHE JPOS DEFSaviez-vous qu’au début du mois d’avril c’était le National Unicorn Day, soit la Journée nationale de la licorne, au moins en Écosse ? Ah, ne venez pas me dire que je ne vous apprends jamais rien !

Il m’a rappelé qu’il a déjà trois ans j’ai participé aux Rencontres de la galerie Colbert, une journée d’étude organisée (entre autres) par l’INHA et l’INP avec une œuvre centrale différente pour chaque année.
La star de la cinquième édition, le 30 janvier 2016 était la Dame à la Licorne, un ensemble de six tapisseries de la fin du Moyen-Âge qui fait l’orgueil du Musée de Cluny, où vous pouvez lui rendre visite. On appelle les tentures du nom de celui des cinq sens qu’elles représentent, la sixième recevant l’appellation de « À mon seul désir », prise au fronton de la tente.

La salle de la Dame à la Licorne en 2008 – Paris, musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge © RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda
La salle de la Dame à la Licorne en 2008 –  musée national du Moyen-Âge © RMN-GP / RG Ojéda

 

Voici donc la retranscription légèrement remaniée de mon intervention, ce qui explique le ton différent de celui des autres billets : plus informel car oral, mais aussi plus académique. Certaines illustrations sont tirées de mon support de présentation.

Les mille fleurs de la Dame à la Licorne : une approche botanique

L’objectif de cette présentation est vous faire partager ma démarche vis-à-vis de cette œuvre. Elle a commencé au moment de l’appel à contribution, qui m’a intriguée, et j’ai voulu y apporter à cette journée un angle naturaliste. J’ai décidé de ne pas parler du bestiaire, car c’est quelque chose qui a été très traité par des gens bien plus formés que moi sur l’histoire de la représentation animale, et je me suis donc posé la question de l’analyse botanique des mille fleurs de la Dame à la Licorne.

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La Vue, Musée du Moyen Âge, © RMN-GP.

Au premier abord, je me suis dit que mille fleurs, c’est un grand nombre de fleurs qu’il va falloir examiner, analyser et puis ensuite on utilisera la détermination botanique pour aider l’analyse, en particulier en termes de symboles. Et puis, en m’approchant des œuvres et en y passant du temps, je me suis rendu compte qu’évidemment, ça n’était pas si simple.

Le champ flori et l’île

Bien sûr, la première chose que l’on remarque devant ces tapisseries, et la chose qui définit le style « millefleurs », ce sont ces fleurs semées sur un champ rouge, qui ne se touchent pas, et qui sont présentées comme hors sol : il n’y a pas de racines, on a l’impression qu’elles sont coupées, ou alors qu’elles se terminent naturellement comme ça, brusquement.

Mais ça n’est pas si simple ; car au-delà du « champ flori », il y a aussi des plantes plus naturelles qui s’enracinent dans l’île, c’est-à-dire la partie centrale de chacune des ces six tapisseries.

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Elle est bleu foncé plutôt que rouge comme le fond, du moins à nos yeux actuels : elle était peut-être plus verte à l’époque, et en tout cas les plantes y sont représentées de façon plus naturelle de par leur enracinement, toujours sans se toucher car ça fait partie du code du millefleurs, mais aussi avec un échange de stratégies de représentation ; c’est-à-dire que les plantes y sont représentées avec des rapports de taille qui sont plus proches de la réalité, là où dans le champ fleuri, les plantes sont à peu près toutes de la même taille. En particulier, sur l’île, il y a aussi des petits brins d’herbe, qui permettent en quelque sorte de donner une échelle à ces fleurs.

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Les fleurs décoratives

Nous avons donc déjà deux façons différentes d’interpréter et de représenter les fleurs. Mais regardons d’un petit peu plus près cette représentation de l’Ouïe, avec son orgue portatif, et on voit que, sur la coiffe de la dame, il y a des petites pendeloques, probablement en perles, qui — à mon sens — pourraient tout à fait représenter des œillets. C’est évidemment une stylisation intense, mais qui paraît tout à fait défendable. De même, la résille d’or sur la tête de la dame correspond à un un motif végétal, et à mon avis tout à fait floral aussi.

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Sur l’Ouïe encore, si on zoome sur la servante et son orgue, on voit que les fleurs ne manquent pas.

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On trouve des fleurs sous forme de sculpture, sous forme de bijoux, et sous forme de tissu, avec ce qu’on peut appeler la nappe.

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Ces fleurs sont encore une fois extrêmement stylisées, parfaitement reconnaissables comme fleurs, mais correspondant à des codes différents de ce qu’on a vu jusque là.

On remarquera aussi que sur le pied de l’orgue, il y a une ornementation végétale qui n’est pas strictement florale, mais qui est là encore héritière d’une très longue tradition occidentale, et qui ne peut pas être négligée dans l’abord du végétal dans la Dame à la Licorne.

Ces représentations sont extrêmement stylisées, c’est-à-dire que finalement, il suffirait d’enlever peu de choses à ces images de fleurs pour que ce ne soit plus des images de fleurs mais des images de soleil, par exemple. Pourtant, au premier coup d’œil, vous les identifiez comme des fleurs. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles sont toutes différentes, mais elles sont très différentes entre elles, et elles sont censées représenter des fleurs différentes. Je propose de les appeler non pas symboles ou signes, mais, pour reprendre un terme de Charles Peirce, icônes. En effet il s’agit d’un signe distinctif, immédiatement reconnaissable, mais finalement très conventionnel pour décrire des fleurs.

Exotisme de velours

Après l’Ouïe, regardons l’Odorat. Donc, en-dehors des fleurs qui sont présentées un peu partout, il y a — comme l’a dit Oriane, et je vais donc passer assez vite sur cette partie — la question des tissus. Au-delà de la nappe, presque anecdotique, les tissus des vêtements de la dame et de sa demoiselle attirent l’œil à la fois par leur luxe (velours, satin, broderies…) et par leur luxe de détail. En particulier, on a une représentation très fidèle de motifs de grenades de style ottoman,  très stylisés et donc plus ou moins reconnaissables comme tels.

 

Selon le motif, nous avons quelque chose qui ressemble effectivement à une fleur de grenade ou quelque chose qui va plutôt nous faire penser à un artichaut — alors l’artichaut n’était pas connu à l’époque en Europe occidentale — ou encore parmi les diverses formes possibles décrites par Oriane, une forme de grenade qui ressemble plutôt à un ananas.

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À titre de comparaison, voici deux très beaux motifs à la grenade, pris sur la robe d’une femme dans l’Orfèvre dans son atelier, qui date de 1450, et sur un portrait d’Isabelle du Portugal également du milieu du siècle, avec un motif à la grenade qui évoque quelque peu la fleur de chardon, qui vous rappellera peut-être la stylisation du chardon d’Écosse.

Pour comprendre le chemin qui part d’une fleur de grenade réelle pour arriver à ce genre de représentation, quelques photos ne sont pas de trop.

 

La fleur de grenade présente un calice assez charnu, avec par contre une corolle, des pétales, tout à fait doux et évocateurs d’une fleur plus familière. Mais lorsque la fleur mûrit, les pétales tombent, et ce qu’on appelle l’ovaire, la partie fécondée de la fleur, va grossir pour constituer la partie comestible. Ce n’est donc pas le pistil mais l’extrémité du calice, qui apparaît au bout de la grenade, qu’on voit encore sur la grenade mûre, et qui est représentée de façon finalement pas si imaginaire que ça, sur les parties supérieures des motifs à la grenade.

On en arrive déjà à quatre catégories, c’est-à-dire quatre régimes de représentation des fleurs :

  • les icônes (bijoux, sculptures),
  • les motifs (tissus),
  • le champ flori
  • et l’île.

A-t-on fait le tour du végétal dans cette série de tapisseries ? Non, car en prenant du recul on se rend compte qu’on a laissé de côté une partie importante de l’iconographie des tentures : les arbres.

Auprès de mes arbres

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Sur toutes les tentures sauf une, on voit quatre arbres. Ces arbres sont toujours les mêmes :

  •  le chêne rouvre, caractérisé par ses glands sans pédoncule (en bas à gauche ici) ;
  • le pin, avec des aiguilles tombantes et des pommes de pin reconnaissables (en haut à gauche);
  • le houx, immanquable avec ses baies rouges et ses feuilles caractéristiques (en haut à droite);
  • et l’oranger (en bas à droite).

 

export(11)Mais pas n’importe quel oranger : dire simplement « oranger » est trompeur car l’oranger doux, celui qu’on connaît le mieux aujourd’hui, celui dont on mange les oranges, n’est pas connu en Occident au XIVe et au XVe siècles : il n’est pas encore arrivé de Chine. Le seul oranger que l’on connaît à l’époque est c’est celui qui donne l’eau de fleur d’oranger, l’oranger amer, qu’on appelle aussi le bigaradier. Et l’une de ses caractéristiques, tant botaniques que symboliques, c’est de porter simultanément les fleurs et les fruits : c’est donc un symbole à la fois de chasteté pour la blancheur de ses fleurs, qui se renouvellent en permanence, mais aussi de fertilité pour la présence de fruits. On ne s’étonnera donc pas que les couronnes de fleurs d’oranger soient associés au mariage. [Sur le bigaradier, voir aussi mon billet sur le Palais de Jacques Cœur.]

Mais alors, me direz-vous, nous avons ici un houx très grand, et avec un port élevé, qui fait penser à un hêtre, et un oranger tout petit : est-ce pertinent ? Nous avons un chêne qui est en-dessous d’un pin : est-ce que par hasard cela voudrait dire qu’il y a un rapport de protection, est-ce que les valeurs du pin, les symboles qu’il porte, ont une importance supérieure à celles du chêne ?

Eh bien je vous arrête tout de suite, on ne peut pas du tout en tirer ce genre de conclusion, pour l’excellente raison que ces positions alternent d’une tenture à l’autre. De l’une à l’autre, les positions permutent systématiquement : il n’y a pas une seule tenture qui ait exactement les mêmes positions.

Tableau des arbres

On a là une combinatoire de quatre arbres familiers, qui ne produisent pas de fruits comestibles (quoique les bigarades puissent être utilisés en parfumerie ou pour faire des marmelades, mais qui ne sont pas directement comestibles). Ces arbres sont donc là en tant que nature et non pas en tant que représentants d’agriculture, et cette combinatoire au sens mathématique du terme, permet de montrer que le programme iconographique de la série de tentures s’est vraiment construit à l’échelle de toute la série (sans préjuger de l’ordre dans lequel les tentures ont pu être faites). Cette disposition n’est presque certainement pas un fruit du hasard..

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Quoique ces arbres soient très reconnaissables, l’artiste a décidé d’appliquer sa licence sur un point précis, celui du port, avec pour résultat de structurer les tentures. En effet, l’introduction de cette régularité (deux grands, deux petits) permet une répartition harmonieuse des quatre ronds de verdure fournis par les arbres, et surtout des troncs verticaux qui permettent d’attacher les animaux. Tout cela donne une construction commune aux tapisseries, au prix du sacrifice de la ressemblance : ces arbres sont certes plus ressemblants, plus fidèles à la nature que les fleurs qui sont sur l’île, mais ils ne le sont donc pas parfaitement.

Couches de stylisation et effet de réalité

Où trouvera-t-on la véracité naturaliste ? Dans l’Odorat, où on voit que la dame est occupée à construire des guirlandes de fleurs.

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Ces fleurs-là ne sont pas de bijoux de fleurs, comme celles que l’on voit sur sa robe ; ce ne sont pas des broderies de fleurs comme celles que l’on voit au motif de la grenade ; ce ne sont pas des fleurs flottantes et désincarnées comme celles qui sont derrière elle, ni des peintures sommaires comme celles qui sont à ses pieds ; ce sont vraiment des fleurs physiques dans les mains de la vraie dame.

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On retrouve aussi ce statut de vraie fleur, étonnamment, dans la tenture du Toucher où aux pieds de la licorne se détache une barrière couverte de rosiers aux roses rose pâle qui sont dessinées avec une extrême précision naturaliste et constituent probablement l’incursion la plus notable d’une description réaliste du monde végétal de l’œuvre toute entière.

Dans le cadre d’une tapisserie médiévale, elle ne nous choque pas alors qu’une diversité stylistique dans un dessin d’aujourd’hui nous sauterait au yeux. Est-ce une preuve de la virtuosité des auteurs de la tapisserie ou du manque d’habitude notre œil ?

Profondeur de représentation

Nous voici donc à un total de six niveaux de représentation. On peut bien sûr discuter de la meilleure façon de les associer, mais ce qui est intéressant, c’est qu’on peut les ordonner selon un gradient de stylisation, qui va des symboles les plus minces, les plus épurés, jusqu’à une représentation, qui certes ne prétend pas au trompe-l’œil, mais néanmoins très précise et preuve d’observation, avec les roses et les guirlandes de fleur. (…)

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Au terme de cette exploration, vous voyez que mon approche bêtement botaniste s’est en fait heurtée à un effet de profondeur iconographique, de reflet entre la représentation des fleurs : la réalité de celles-ci lorsqu’elles sont utilisées pour construire des guirlandes dont on a l’impression qu’elles ont un vrai relief en passant par des stylisations qui sont pleinement assumées comme dans le cas des arbres, et puis des traces de commerce et d’influence culturelle importantes comme  le motif à la grenade décrit par Oriane. Cette complexité ne se laisse pas réduire à une symbolique étroite.

À la chasse

En me penchant sur le sujet, je m’attendais à trouver des analyses poussées de la détermination botanique de ces plantes. Et effectivement, j’ai trouvé beaucoup de choses, mais… principalement sur une autre tapisserie ! C’est La Chasse à la licorne, conservée à New York, composée de six tentures entières additionnées de deux fragments.

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Cette série, qui est un peu la sœur de La Dame à la licorne, a été étudiée précisément et en grand détail. Des auteurs ont réussi à établir une liste précise des espèces représentées.

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Il y a eu quelques ajouts en 1982, mais dans l’ensemble, la liste établie en 1941 est toujours valable, et elle établit une détermination satisfaisante — c’est-à-dire au moins jusqu’au niveau du genre, sinon de l’espèce,— de 85 % des plantes représentées dans La Chasse à la licorne, ce qui est tout à fait remarquable.

Art, pharmacie et botanique

En continuant à chercher, j’ai constaté qu’en 1930 un pharmacien a voulu faire le travail auquel je m’intéressais. Évidemment, c’était en 1930, donc les choses n’étaient pas aussi faciles qu’aujourd’hui . Il s’est basé sur une reproduction tissée de la Dame à la Licorne, et de son propre aveu a réuni des amis botanistes pour essayer de se faire une idée. Voici le résultat de ses efforts, qui au vu de la densité et du foisonnement végétal que sont les tentures, me semble tout de même un petit peu limité.

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Cette liste confirme les identifications que la plupart d’entre vous auront déjà faites : on a des pensées, des pervenches, des œillets, des myosotis, des violettes, un chêne.

De façon plus étonnante, il y voit aussi un dattier, que j’ai longtemps cherché… Puis j’ai fini par comprendre qu’il s’agissait du pin, qui peut-être avec un changement de couleur, un problème de texture à la copie puis à la photographie, pourrait passer pour un palmier-dattier. [Au moment où j’écris ces lignes, la page Wikipédia propose d’ailleurs le cormier ou le sorbier à la place du pin…] On notera aussi qu’il indique le houx comme « douteux », ce qui ne manque pas d’étonner un public averti quand on voit la forme des feuilles. C’est là qu’un historien de l’art capable de lui parler de stylisation aurait sans doute facilité les choses.

Bien heureusement, on ne s’est pas arrêté là. En 1999, une pharmacienne — encore une, car c’est une profession qui a historiquement un énorme intérêt pour la botanique — a soutenu une thèse de pharmacie intitulée L’Art et les plantes dans la tapisserie de la Dame à la Licorne. Malgré ses presque trois cents pages, la thèse parle de beaucoup de choses mais n’identifie pas guère d’espèces.

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Voici par exemple une superbe illustration très siècle dernier pour dire « plante non identifiée ». Et on arrive à cette liste-ci, plus étoffée, qui arrive à une vingtaine d’espèces identifiées.

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Quand je dis espèce, c’est vraiment au sens large, parce que quand on dit « marguerite » ou « pensée » ou… on n’arrive pas forcément au niveau de l’espèce, qui est le rang taxonomique de référence. Il s’agit parfois parfois juste un genre (rang juste au-dessus) : il y a beaucoup des silènes ou d’œillets différents, et ne parlons pas des pins ! Cette liste  reste dans les espèces familières, donnant des fleurs de jardins, connues de tous. On peut les trouver dans n’importe quel champ, n’importe quelle clairière ou forêt et il ne fait pas de doute que les tisserands qui ont réalisé ces tentures les connaissaient.

Ces plantes n’ont un rôle nutritif significatif au moment de la confection des tentures : des fleurs des champs et des herbes aromatiques ainsi que quelques légumineuses, c’est-à-dire des plantes qui peuvent être fourragères pour les animaux, voire consommées par les humains, comme le pois, mais beaucoup plus rarement.

Cela évoque la devise de la dernière tenture : « à mon seul désir ». Il s’agit de profiter de la nature d’une façon très bucolique, non pas de contraindre la nature à produire.

Enfin, en 2007, dans un ouvrage collectif appelé La Dame à la Licorne et publié par la RMN, on arrive à des choses beaucoup plus détaillées avec des pages de détails avec identification botanique des plantes représentées, tant pour les plantes présentes sur les îles que pour celles du fond des tapisseries.

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Le tableau beaucoup plus étoffé, avec quatre-vingt plantes déterminées ce qui, en tenant compte des répétitions, arrive à plus de quarante espèces.

Quant à ce qu’on pourrait déduire de la répartition des plantes, ne vous attendez pas non plus à des miracles sémiologiques.

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Par exemple, voici un fraisier extrêmement réaliste, sans doute la plante la plus réaliste des six tentures, qui vient démentir tout ce que j’ai dit sur les niveaux de stylisation, parce qu’il il rentrerait clairement dans la dernière catégorie avec très peu de stylisation.

C’est un fraisier : on l’attendrait donc dans la tenture du Goût, ou éventuellement de l’Odorat. Mais non, ce serait trop facile ! Il se trouve sur la tenture du Toucher

Je pense néanmoins que qu’une analyse des statistiques de la répartition des espèces donnera des informations, mais pas forcément sur la symbolique tenture par tenture. On peut plutôt espérer des informations sur quels les tisserands qui ont travaillé sur quel « sens » car ils avaient sans doute des spécialités, des plantes qu’ils appréciaient plus que d’autres où dont ils avaient le carton sous la main.

Difficulté de la détermination

Comme on vient de le voir, un énorme travail de détermination a été fait, mais on peut encore discuter de certains cas-limites.

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Prenons l’exemple des légumineuses, ou Fabacées dans la nomenclature actuelle. On remarque un certain nombre d’espèces : baguenaudier, fève, gesse annuelle, gesse fausse-asphodèle, jarosse, pois cultivé ; et en toute franchise, personnellement, je ne vois pas la différence entre certaines de ces représentations. L’ouvrage étant assez concis, il n’y a pas d’argumentation pour chacune des déterminations, mais je pense qu’il y aurait une discussion intéressante à avoir sur quels sont les critères qu’on retient et comment on distingue les plantes, en particulier au-delà du niveau du genre.

Comment faire, par exemple, pour séparer la gesse fausse-asphodèle de la gesse annuelle, quand les critères de couleur sont parfois difficiles à utiliser du fait de la décoloration. En outre, la phyllotaxie, c’est-à-dire la répartition des feuilles les unes par rapport aux autres, si elle est assez réalistes sur l’île, a tendance à être quasiment toujours la même sur le fond rouge du champ fleuri. C’est donc un indice qui n’est pas aussi fiable que ce qu’on pourrait penser.

 

Pour continuer dans ce débat voici du muguet blanc, du muguet rose, et deux occurrences de dompte-venin officinal. Entre la représentation du muguet et la représentation du dompte-venin officinal, personnellement, sans argumentation précise, je ne suis pas sûre de voir une différence stylistique permettant de justifier la distinction entre les deux espèces.

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À titre de référence, je vous ai cherché des images de dompte-venin officinal, qui répond au doux nom de Vincetoxicum hirundinaria, c’est-à dire le dompte-venin des hirondelles et je n’ai pas retrouvé l’aspect globulaire. Évidemment, j’ai présenté ici les déterminations botaniques qui me paraissaient les moins solides et qui je pense mériteraient peut-être d’être discutées ; cela ne remet pas en cause l’ensemble du travail d’identification.

Et maintenant ?

Ces quatre-vingts déterminations constituent une grande avancée dans la connaissance botanique de la tenture, mais qu’on se rassure, il y a encore du travail…

J’ai soigneusement compté, du mieux que j’ai pu, toutes les plantes présentes dans ces deux tentures et je suis arrivée à deux cents — plus de deux cents pour l’Odorat (203) et quasiment deux cents pour l’Ouïe (193). Et ce sont les deux plus petites des six…
Si on ajoute les autres, on arrive à une estimation du total supérieure au millier de plante pour l’ensemble de la Dame à la Licorne : ce n’est pas juste le nom du style, on a vraiment mille fleurs ! Sur ce nombre, il possible de continuer discuter des déterminations, de travailler sur l’interaction entre la stylistique et la botanique pour trancher dans certains cas douteux, et peut-être enfin d’entamer l’approche statistique que je pensais suivre en abordant le sujet.

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Merci de m’avoir lue !

Références

  • Le programme des Cinquièmes Rencontres de la galerie Colbert, 30 janvier 2016.
  • L’ intervention précédente, qui détaille l’origine et l’importance du motif à la grenade : Oriane Beaufils, L’Étoffe des sens : proposition d’une iconographie des tissus dans la Tenture de La Dame à la Licorne, 30 janvier 2016, visible en ligne.

Sur la Dame à la Licorne

  • L. Kauffeisen (1930), Une incursion dans la flore ornementale, Revue d’histoire de la pharmacie, 18e année, n° 67, 1930. p. 49-56.
  • Juliette Guédé (1999), L’art et les plantes : les plantes dans la Tapisserie de la Dame à la licorne, thèse de pharmacie, Université Paris 5.
  • Élisabeth Delahaye (dir.) (2007), La Dame à la licorne, RMN, Paris.
  • Elisabeth Delahaye (2009), La Dame à la licorne : essai de bilan historiographique, Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 222-227.
  •  Élisabeth Delahaye (2010), Les tapisseries de « La Dame à la licorne », Communications, 86, 57-6.
  • Katherine Ilsley Sowley, La Tenture de la Dame à la licorne : la figure féminine au service de l’image masculine, thèse,  Université de Strasbourg, 2012. Voir en particulier p. 106-107 sur le mille-fleurs,

Sur la Chasse à la Licorne

  • Alexander E.J. and Woodward, C.H. (1941), The flora of the unicorn tapestries. Journal of the New York Botanical Garden,  42 (497), 105-122.
  • Alexander E.J. and Woodward, C.H. (1941), Check-list of Plants in the Unicorn Tapestries, ibid. 141:147.
  • Crockett, L. J. (1982), The Identification of a Plant in the Unicorn Tapestries. Metropolitan Museum Journal, 17, 15-22.
  • Janick, J., & Whipkey, A. (2014), The Fruits and Nuts of the Unicorn Tapestries. Chronica Horticulturae, 54 (1).

Remerciements

  • Un grand merci aux organisateurs et aux intervenants et en particulier à mes deux camarades de session, Oriane Beaufils, conservatrice des peintures au château de Fontainebleau, et Robert Blaizeau, directeur des musées de Saint-Lô.
  • Tous mes remerciements à l’équipe du centre de documentation du Musée du Moyen Âge pour leur accueil et leur aide.
  • Mes excuses à Élisabeth Taburet-Delahaye pour cette critique un peu sommaire de son ouvrage.
  • Une reconnaissance éternelle Aurélien Langlois pour la transcription.

 

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3 réflexions sur “Les mille fleurs de la Licorne

  1. Deux petites remarques concernant les arbres:

    1) « On a là une combinatoire de quatre arbres familiers, qui ne produisent pas de fruits comestibles (quoique les bigarades puissent être utilisés en parfumerie ou pour faire des marmelades, mais qui ne sont pas directement comestibles). »
    Serait-il possible que le chêne aussi ait été à l’époque considéré comme comestible ? A. et A. Leroi-Gourhan (Un voyage chez les Aïnous, Albin Michel 1989, p. 64) mentionnent que les Aïnous consomment les glands de deux espèces de chêne. De même que la marmelade, il y a tout un travail nécessaire avant d’obtenir quelque chose de mangeable (lavage des tanins).
    Certains pins sont utilisés pour leurs pignons.

    2) « des troncs verticaux qui permettent d’attacher les animaux »
    Sur « À mon seul désir », on voit que les troncs servent à tendre la tente.

    1. Très intéressante remarque !
      Les espèces concernées par cette consommation sont sûrement les deux chênes présents nativement au Japon, Lithocarpus glaber et Quercus mongolica subsp. crispula. De la même façon on trouve une consommation occasionnelle traditionnelle des glands en Amérique du Nord (1), de Quercus dentata en Corée (avec le dessert dotori-muk) (2), en Iran (3)…
      La préparation demande des étapes multiples de lavage des tannins et peut inclure l’usage d’argile, voire de la géophagie (4).

      La consommation de glands en Europe du Nord médiévale n’est cependant pas commune. Elle a été, à ma connaissance, réservée en temps normal aux bêtes, en particulier les cochons, et aux temps de famines intenses, mais on a des preuves de consommation préhistorique.

      On sait que les quantités relatives de tannins varient selon les espèces de chênes. Je soupçonne donc que les chênes de nos contrées sont plus riches en tannins toxiques que d’autres espèces, et cela semble confirmé par ce passage : « I have used several kinds of acorns successfully, including non-natives. Quercus ilex [chêne vert] and Q. suber [Chêne liège] seem to have a higher tannin-content than the native live oaks that I have tried. Quercus agrifolia, Q. chrysolepis and Q. kelloggii all seem equally good to my indiscriminate taste. Many sources report Q. kelloggii (California black oak) as a favored species among Southern California Indians. » (5)
      Dans tous les cas, le chêne n’est pas perçu principalement comme un arbre nourricier, mais comme un arbre majestueux et protecteur.

      Mais cette consommation a cependant bien existé, en particulier dans le sud de l’Europe. On a même recueilli de la seule vieille-dame qui savait encore la faire une recette sarde de gâteau de glands ! https://link.springer.com/article/10.1007/s10722-010-9625-x

      (1) Quercus alba http://digitalassets.lib.berkeley.edu/anthpubs/ucb/text/arfs015-001.pdf
      mais aussi Quercus rubra
      (2) https://en.wikipedia.org/wiki/Dotori-muk voir aussi https://www.nytimes.com/2010/10/13/dining/13acorn.html où l’auteur applique la recette coréenne à Quercus alba
      (3) Q. brantii ou Q. macranthera https://web.b.ebscohost.com/abstract?direct=true&profile=ehost&scope=site&authtype=crawler&jrnl=00210870&AN=134289368&h=YNZp%2fE1u1jhDQrquQ5mVdtDaOb61QM1FkoVSUvk715kpMimrsINlZkeKr6gs0kX69hQ%2fIlyYE5MpsOSX%2fN5vPg%3d%3d&crl=c&resultNs=AdminWebAuth&resultLocal=ErrCrlNotAuth&crlhashurl=login.aspx%3fdirect%3dtrue%26profile%3dehost%26scope%3dsite%26authtype%3dcrawler%26jrnl%3d00210870%26AN%3d134289368
      (4) https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/03670244.1991.9991170
      (5) Source : Jeanine A. Derby, « Acorns – Food for Modern Man », p. 360-361 de Ecology, Management, and Utilization of California Oaks, proceedings, 26-28 juin 1979, Claremont, Californie. https://www.fs.fed.us/psw/publications/documents/psw_gtr044/psw_gtr044.pdf

      1. Merci pour cette réponse très intéressante à ma remarque.

        J’en profite pour préciser que A. et A. Leroi-Gourhan mentionnent deux espèces de chênes /Q. dentata/ (signalé entre autres au Japon (https://www.iucnredlist.org/species/31294/9617239#geographic-range), dont tu dis qu’il est utilisé dans la cuisine coréenne (je suis curieux de goûter ça)) et /Q. crispula/.
        Rien à propos de /L. glaber/. Ça se passe à Hokkaïdo, donc il n’y a peut-être pas les mêmes espèces que plus au sud (/L. glaber/ serait absent à Hokkaïdo: https://npgsweb.ars-grin.gov/gringlobal/taxonomydetail.aspx?22407).

        Voilà le passage en entier:

        « D’après les études polliniques faites au nord du Honshu dans les sites préhistoriques, de grandes périodes d’habitat des Aïnous ont été liées à l’expansion de la chênaie.
        Au Hokkaïdo se développent deux espèces de chênes (/Quercus dentata/, /Quecus crispula/) dont les fruits ont toujours tenu une grande importance dans l’alimentation. Les glands sont parfois vendus sur les marchés japonais, mais il faut en éliminer le tanin. Une des méthodes utilisée par les indigènes consiste à écraser les glands dans un mortier puis à séparer cosses et morceaux d’amande par vannage. Cette poudre grossière, enfermée dans un sac, sera mise à tremper dans l’eau durant au moins une semaine et devra être agitée tous les jours pour en accélérer l’extraction du tanin ; la pâte obtenue sera ensuite bouillie et séchée pour la conservation.
        Il est possible de fabriquer du pain avec de la farine de chêne. De la Bretagne jusqu’en Asie orientale, depuis le Néolithique jusqu’au XVIIIe siècle, les glands ont été une nourriture très répandue ; les Romains font allusion avec mépris à « ces mangeurs de glands », désignant par là certaines peuplades d’Europe centrale. »

        Il est aussi question de diverses autres plantes. Je peux te prêter le bouquin si ça t’intéresse. C’est paru en 1989, mais c’est basé sur un séjour à Hokkaïdo à l’été 1938.

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