Le Muséum national fait sceau neuf !

Affiche Espèce d'Ours !L’année deux-mille-dix-neuf, comme son nom l’indique peut-être, semble être une année de renouvellement : le Muséum national d’histoire naturelle a par exemple décidé de changer son sceau. Le Muséum a un sceau ? me demanderez-vous, surpris….
Mais oui, et si vous êtes parisiens vous l’avez forcément déjà vu dans les coins des affiches d’expositions comme par exemple celle-ci pour l’expo Espèces d’Ours.

Le sceau est l’œuvre de Gérard van Spaendonck (1746-1822), qui fut nommé professeur de peinture florale au Muséum en 1780 à la suite de Madeleine-Françoise Basseporte. La tradition de peinture florale, complément indispensable de la conservation des spécimens botaniques en herbier, a donné par exemple les merveilleux Vélins du roi.

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Gérard van Spaendonck, par Nicolas-Antoine Taunay, Château de Versailles.

Si sa fonction était scientifique au Muséum, la peinture florale n’en était pas moins un genre artistique à part entière et van Spaendonck est admis en 1781 à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Ses liens avec la monarchie (il obtient le titre de peintre de cabinet de Marie-Antoinette) ne l’empêchent pas d’obtenir la chaire d’iconographie naturelle dès la fondation du Muséum national d’histoire naturelle en 1793. C’est cette même année qu’il s’attelle au dessin du sceau de cette nouvelle institution héritière du lieu et des collections du Jardin du Roi.

Dans la lignée de la pensée des Lumières, la mode est aux sceaux représentatifs des grands idéaux et des nouveaux symboles ayant émergé avec la Révolution.

CSPemblem.jpgLe Comité de salut public par exemple n’hésite pas à charger son sceau d’un œil omniscient, du faisceau des licteurs surmonté du bonnet phrygien, du canon de l’armée et de l’ancre de la marine, avec le glaive et la balance de la justice d’un côté et les foudres de Jupiter et la massue d’Hercule de l’autre…

La ruche et les abeilles

Alors, quels emblèmes pour les missions de science et d’instruction donnée au nouveau Muséum ? Eh bien  pour commencer, une ruche. Ce choix d’image centrale peut surprendre : n’est-ce pas après tout une société régie par une reine ?

Certes, avant d’être adoptée par Napoléon, l’abeille était un symbole héraldique du Pape Urbain VIII, mais les abeilles constituent aussi depuis l’Antiquité un exemple de société naturellement réglée et paisible : rien d’étonnant à la trouver dans cette gravure de 1789 au côté d’un buste de Louis XVI où est inscrit « Espoir de l’Âge d’Or, à Louis XVI, Père des Français et Roi d’un Peuple libre ».

Avec la Révolution, la ruche voit ses vertus réinterprétées au prisme des nouvelles idées : cité idéale sans chicane ni conflit (apparent) entre des bêtes industrieuses et patriotes qui vaquent toutes à leur devoir et défendent leur foyer en cas de besoin.

La ruche trouve sa place comme illustration principale du Muséum : bien plus qu’un objet d’étude pour les entomologistes de l’institution, la ruche représente ici l’égalité et la fraternité, l’industrie populaire et l’exploitation raisonnée de la nature.

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Sceau du MNHN, début 2019.

La question de la monarchie des abeilles est d’ailleurs abordée lors de la troisième leçon d’histoire naturelle donnée par Daubenton à la toute neuve École normale le 18 pluviôse de l’an III (6 février 1795). Parmi les étudiants, un certain citoyen Laperruque demande, avec son plus bel imparfait du subjonctif :

En retraçant à nos esprits, la dernière fois, la peinture que vous nous avez faite du lion, vous avez dit que le lion n’est pas le roi des animaux, parce qu’il n’y a pas de roi dans la nature ; nous avons justement applaudi à cette idée puisée dans la nature : mais cependant, citoyen, en promenant mes regards autour de moi sur l’histoire naturelle, je vois quelque chose de pire qu’un roi dans la nature, c’est-à-dire, que j’ai vu une reine ; et ce qu’il y a de plus extraordinaire, une reine dans une république.(…) [J]e vois autour d’elle des courtisans, des défenseurs, des gardes-du-corps, des protecteurs ; vous voyez bien, citoyen, que j’entends parler de la reine des abeilles. Je désirerais donc bien que l’histoire naturelle fît encore un pas vers les principes républicains, ou que vous voulussiez bien modifier les caractères que vous avez dit appartenir en général à la royauté.

Monarchie
The Feminine Monarchie (1609), première mention de reine au lieu de roi.

Daubenton donne une réponse  entre psychologie animale et histoire des sciences  :

Les abeilles ouvrières sont les plus nombreuses et les plus puissantes de la ruche. (…) [Elles] semblent respecter l’abeille femelle et les abeilles mâles, seulement parce qu’elles sont nécessaires pour la multiplication de l’espèce. (…) Si le travail et le bon ordre cessent lorsque l’abeille femelle manque, c’est plutôt parce que les abeilles ouvrières désespèrent de leur postérité, que par défaut de commandement de la part de la prétendue reine. Autrefois lorsqu’on prenait cette femelle pour un mâle, on disait que c’était un roi ; ce qui prouve qu’on ne connaissais pas mieux ses actions que son sexe. Lorsqu’on a reconnu que ce prétendu roi était une femelle, on a dit que c’était une reine: voilà comment une première erreur est la cause d’une seconde ; cependant il est bien vrai qu’il ne peut y avoir ni roi ni reine dans la nature.

Et de fait les naturalistes révolutionnaires tendent à éviter la métaphore monarchique et Drouin note que l’emploi du terme de « mères » concurremment à celui de « reines » pour désigner les femelles fécondes se retrouve dans la littérature apicole avant 1789 et après 1800.

Cet avis naturaliste ne suffit pourtant pas à faire disparaître la polysémie symbolique des abeilles. Elle va jusqu’à faire l’objet d’un vif débat lorsqu’à la séance de la Convention du 3 brumaire de l’an IV (25 octobre 1795), Daubermesnil, député du Tarn, propose l’emblème d’une ruche comme symbole de la République tout entière.

Daubermesnil, au nom du comité d’instruction publique, propose de décréter que le sceau de l’État sera une ruche entourée d’abeilles, et que cet emblème sera placé sur le frontispice de tous les édifices nationaux.
Barailon : Personne n’ignore que des abeilles étaient les armoiries de plusieurs rois de France de la première race tels que Childebert et Chilpéric. D’ailleurs les abeilles ne peuvent être l’emblème d’une république : ne sait-on pas qu’elles ont une reine à laquelle toutes font leur cour ? (On rit.) Vous avez pour emblème le bonnet et le niveau qui, quoi qu’on en dise, valent bien des abeilles.
Le projet de Daubermesnil est rejeté par la question préalable.

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Abeilles d’or et de grenat trouvées dans la tombe de Childéric Ier

À défaut de la République tout entière, la ruche est bien établie au Jardin des plantes : on peut aussi la voir sous une forme à la fois plus discrète et plus concrète sur les bâtiments.

IMG_20190421_174014retaillé Au fronton de la porte au coin de la Grande Galerie, inaugurée en 1889, entre deux flambeaux, le blason du muséum est illustré d’une ruche, accompagnée d’une abeille, d’un grand serpent, d’une fleur et d’un épi.

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On en retrouve une version probablement plus ancienne, et ayant subi les outrage du temps, sur le petit muret près de l’entrée. Là, la ruche est seulement accompagnée d’une seule grosse abeille aux airs de mouche, ce qui ne devait pas choquer à l’époque : les abeilles n’ont-elles pas été longtemps appelées mouches-à-miel ?

Notez également la variation dans la technique de fabrication de la ruche représentée.

Celle du sceau imprimé est une ruche en paille, formée de gros boudins attachés entre eux. Elle se distingue de celle, tressée comme un panier, de la gravure vue plus haut, mais aussi des deux blasons sculptés. Ceux-ci montrent en effet une ruche dont le cabotin (panier) est couvert d’une grande gerbe de blé.

Il faut dire que c’est un modèle assez esthétique et que sur le plan iconographique il permet d’évoquer simultanément l’« industrie » sociale et l’agriculture. On la retrouve par exemple sur cette allégorie de la République de 1848 (encore une !) par Dominique Papety.

Le bonnet phrygien

Montré porté au bout d’une lance, ou coiffant la Liberté, puis la République, la coiffure des esclaves affranchis possède un poids symbolique et place le muséum sous l’égide de la République française.

C’est donc sans surprise qu’on le voit disparaître des documents officiels pendant la Restauration (1815-1830), sans que cela ne change la composition du reste du sceau.

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1, 2 & 3 : sceaux révolutionnaires. 4 : Restauration. 5 : jusqu’en 2019. © BC-MNHN

J’ai été amusée de constater la variation du bonnet lui-même, que je n’avais pas remarquée jusqu’ici dans ses représentations  : avec ou sans « oreilles », avec un somment arrondi ou plus fin et noué.

Les symboles naturels

Devant la ruche, un serpent ondule au sol à côté de coquilles, seul représentant des Vertébrés. Son choix est peut-être une allusion à sa valeur emblématique, symbole de prudence. Les coquillages sont présents sous deux formes différentes selon les versions :

  • la forme bivalve évoquant la coquille Saint-Jacques ;
  • la forme de coque évoquant les strombidés.

Je soupçonne que ces coquillages ne font pas référence à l’activité zoologique du muséum mais plutôt à son expertise paléontologique, les coquillages étant les plus identifiables des macrofossiles  courants.

cristauxToujours pour les aspects géologiques, on trouve cette représentation stylisée  évoquant des prismes cristallins sans vraiment les décrire précisément, ce qui m’a fait penser à ceux qu’on peut voir sur la Fontaine Cuvier, plus tardive, juste en face du Jardin des plantes.

Deux plantes fondamentales forment les montants du sceau : la vigne à gauche et des céréales à longues barbes à droite. Cela suggérerait l’orge, alors qu’on s’attendrait plutôt au blé, mais je pense que c’est chercher là une précision qui n’était sans doute pas voulue par le graveur.

Si l’agriculture est bien représentée, on note qu’en revanche l’élevage n’apparaît pas du tout sur cette représentation idéale de la nature, à l’exception du cas très particulier de l’apiculture, et les Mammifères en sont complètement absents.

Il faut dire qu’à sa fondation le Muséum n’a pas encore de ménagerie : elle n’ouvrira que fin 1794 à l’initiative de Bernardin de Saint-Pierre, suite au transfert des pensionnaires de la Ménagerie royale de Versailles. Mais surtout l’étude et l’amélioration des animaux d’élevage ne font pas partie des missions explicites du Muséum, et sont dévolues à d’autres structures comme les Haras nationaux, héritiers des haras royaux, ou la Bergerie nationale ci-devant royale de Rambouillet.

Le nouveau sceau

En dehors de ces quelques détails, le sceau est resté remarquablement stable depuis ses origines :

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Sceau du MNHN en couverture du Bulletin du Muséum, 1969.

Mais ce sceau de plus de deux siècles commençait à se heurter à des exigences de charte graphique allant au-delà du simple tampon encreur, d’où le choix de l’utiliser tronqué sur les affiches d’exposition.

Les utilisateurs étaient confrontés à son manque de lisibilité, en particulier sur les supports numériques (présentations vidéo-projetées, etc.) : le Muséum, en tant qu’organisme de recherche, avait souvent son sceau en tout petit en compagnie des logos plus récents et plus lisibles des autres institutions.

Il a donc été décidé de repenser le sceau pour en faire un logo fonctionnel, et mon cœur iconophile se réjouit que la direction de la communication ait évité l’écueil de l’identité graphique tellement moderne qu’il faudra ensuite en changer tous les dix ans.

La démarche de renouvellement du sceau est d’abord passée par un travail d’archiviste pour reconstituer les évolutions des différentes versions du sceau. Il a ensuite été redessiné en respectant l’iconographie mais en apportant un dessin au trait plus clair et moins chargé.

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Enfin, une police de caractères a été conçue sur-mesure pour être lisible même pour les petites tailles et surtout adaptée aux abréviations. Ainsi raccourci, le nom peut apparaître plus grand et plus facile à lire.

Avec moins d’encre, on distingue bien mieux les abeilles.

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Cette rénovation délicate me semble un joli exemple de changement dans la continuité. On ne peut que souhaiter à ce nouveau sceau d’égaler la longévité de son prédécesseur : rendez-vous dans deux siècles un quart !

Remerciements 

  • Merci à Joëlle Garcia de la Bibliothèque centrale du Muséum pour sa disponibilité ainsi qu’à Sophie Landrin à  la Direction de la communication qui m’a très aimablement envoyé le dossier de presse du changement de logo.

Références

Sur la métaphore de la ruche

Sur les autres symboles

 

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4 réflexions sur “Le Muséum national fait sceau neuf !

  1. Merci pour cet article ! J’aime le sceau du MHN d’un amour tendre et sincère et je suis entièrement d’accord avec toi : ce rafraîchissement est une réussite bienvenue, d’un goût très sûr.

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