Le faisan de l’empereur : fabuleux ou factuel ?

Connaissant mon intérêt pour l’approche naturaliste des œuvres d’art, Pierre Kerner du merveilleux blog Strange stuff and funky things m’a fort gentiment signalé un article paru en 2016 dans la revue ornithologique Ibis.
Il traite d’une charmante peinture sur soie chinoise du XIIe siècle dont la paternité est attribuée à l’empereur de Chine Huizong (1082-1135) qui était féru d’art et de calligraphie, même si elle a sûrement été exécutée par un peintre de cour. Ce rouleau décoratif, conservé au Musée du Palais impérial, représente un faisan posé sur une branche d’hibiscus en train de regarder le vol de papillons.
Songhuizong4

Il y a en Chine deux espèces de faisans, dont les mâles se reconnaissent à leur livrée extravagante : le faisan doré Chrysolophus pictus, très coloré avec son plumet jaune, son cou tigré et son ventre rouge et le faisan de Lady Amherst (Chrysolophus amherstiae) à plumet rouge et collerette rayée de noir et de blanc.

L’oiseau peint présente un mélange de ces caractéristiques : un plumet jaune et un ventre rouge, comme le faisan doré, mais une collerette noire et blanche et une queue typiques du faisan de Lady Amherst.

On a soupçonné la licence artistique et même hasardé des interprétations car le faisan est  un oiseau connoté très positivement dans la tradition chinoise. Le quatrain calligraphié qui accompagne l’image le souligne :

De sa force automnale il éloigne le gel effrayant, avec sa haute calotte, l’oiseau aux plumes de brocart ; avec sa connaissance complète et parfaite des Cinq Vertus il surpasse sans effort la foule vulgaire (les canards). (traduction indicative à partir de la version anglaise)

Chaque détail atteste de ces vertus : sa crête est un signe de raffinement, ses griffes une preuve de son caractère martial. Il est en outre courageux dans la confrontation avec ses rivaux mais aussi bienveillant car il est réputé appeler ses congénères lorsqu’il trouve de la nourriture. Enfin, il est actif tôt le matin et donc considéré comme fidèle et ponctuel (!). Tout cela le met au-dessus du vulgaire (les différents canards) et la mention de sa crête élevée est une référence aux chapeaux portés par les dignitaires impériaux. L’ensemble constitue donc une parfaite allégorie des vertus naturelles des grands de ce monde…

L’étrangeté du mélange de caractères physiques a été soit négligée (le titre parle simplement de faisan doré), soit attribuée au contexte moral et courtier de la peinture. On aurait aussi pu s’interroger sur la possibilité d’une dégradation des pigment originaux au cours des siècles, mais à la réflexion cela aurait demandé une dégradation de certains rouges mais pas d’autres, et donc exigé trop d’hypothèses non justifiées.

Heureusement, les ornithologues qui y ont jeté un œil exercé ont vu tout autre chose qu’une fantaisie de peintre ou un oiseau mythologique : ils y ont tout simplement identifié un hybride entre les deux espèces !

a-A-Golden-Pheasant-Resting-on-a-Hibiscus-Branchin-the-collection-of-the-Palace
Illustration © Peng et al., 2016.

Et en effet, elles sont assez proches malgré leurs différences de coloration et cette hybridation est attestée lorsqu’elles vivent à proximité l’une de l’autre comme dans le Yunnan et le Sichuan, ou encore en captivité. Le croisement tend alors à produire des oiseaux aux caractéristiques mixtes, par exemple à la collerette noire et blanche avec un ventre bien rouge.

Une exemple de plus de tout ce que l’histoire naturelle et l’histoire de l’art ont à se raconter comme histoires…

Références

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s