Dédale : une affaire de famille

Dans son ouvrage de 1923 Daedalus or Science and the Future (Dédale ou la Science et l’avenir) que j’ai traduit en français aux éditions Allia, le grand biologiste J. B. S. Haldane tente d’imaginer à quoi pourrait ressembler le progrès scientifique des siècles à venir. J’ai déjà raconté comment cela avait beaucoup influencé un de ses amis, un certain Aldous Huxley…

Mais si son ouvrage a influencé ses proches, l’inverse semble tout aussi vrai.  Il y annonce entre autres la fin du charbon et du pétrole à moyen terme, une idée originale pour l’époque et sans doute informée par son travail auprès de son père John Scott Haldane qui fut professeur de physiologie à Cambridge mais également président l’English Institution of Mining Engineers.

J. B. S. Haldane propose ensuite une remarquable digression sur la question de l’énergie, dont je vous épargne les passages les plus techniques :

J._B._S._Haldane.jpgPersonnellement, je pense que d’ici quatre cents ans la question de l’énergie en Angleterre sera peut-être résolue de la façon suivante : le pays sera recouvert de rangées d’éoliennes métalliques, entraînant des moteurs électriques qui eux-mêmes fourniront un courant à très haute tension à un grand réseau électrique. Suffisamment loin, il y aura de grandes centrales qui utiliseront le surplus d’énergie des périodes venteuses pour effectuer la décomposition électrolytique de l’eau en oxygène et hydrogène. Ces gaz seront liquéfiés et stockés dans de vastes réservoirs sous vide à double paroi, probablement enterrés. (…) À poids égal, l’hydrogène liquide est la méthode la plus efficace connue pour stocker de l’énergie, car il donne environ trois fois plus de chaleur au kilo que le pétrole. (…) Ces grands réservoirs de gaz liquéfiés permettront le stockage de l’énergie éolienne et son utilisation pour l’industrie, les transports, le chauffage et l’éclairage en fonction des besoins.

Comme sans doute de nombreux lecteurs, j’ai été surprise de trouver une telle maîtrise des problématiques de la distribution et du stockage de l’électricité chez un esprit certes brillant et éclectique, mais qui à trente ans seulement avait consacré l’essentiel de son temps à la recherche en physiologie, en génétique et en biochimie.

Il se trouve que je viens de tomber, un peu par hasard, sur une explication possible de ces connaissances approfondies. En étudiant attentivement la foule d’intellectuels, de hauts fonctionnaires et de médecins qui forme une bonne partie de l’arbre généalogique de la famille Haldane sur trois ou quatre générations, j’ai appris que J. B. S Haldane avait un cousin né seulement cinq ans après lui, du nom de Graeme Haldane (1897-1981) car leurs pères respectifs, le professeur de physiologie mentionné plus haut et le procureur William Haldane, étaient frères.

Genealogie Haldane
Arbre généalogique partiel de la famille Haldane, David Banks, 2015.

Or ce Graeme Haldane n’était lui non plus pas banal : après un début de carrière dans la Royal Navy où il développe un type de télémètre électrique puis une thèse consacrée à l’électricité au laboratoire Cavendish, le très prestigieux département de l’Université de Cambridge, il est recruté en 1925 chez Merz & McLellan pour réorganiser profondément le réseau de distribution électrique du pays.

Graeme Hadane .png
Dr Graeme Haldane (JIEE, 1949:1, 24)

Un article récent du International Journal for the History of Engineering & Technology, le présente comme un « défenseur visionnaire d’une stratégie nationale et rationnelle de l’énergie électrique » et un pionnier de la National Grid, l’équivalent d’EDF en France, qui « manifesta très tôt un grand intérêt pour l’énergie nucléaire et les sources d’énergies renouvelables ».

N’ayant pas plongé dans leurs archives, je n’ai pas de preuves fermes que Graeme ait discuté de son sujet de prédilection avec son cousin, mais je sais qu’ils se fréquentaient et sont partis ensemble en 1932 visiter l’URSS, également accompagnés de Naomi Mitchinson, sœur de J. B. S et donc cousine de Graeme et autrice prolifique. Elle écrit qu’elle voyage avec « Pethick Lawrence, Weldon and Opie, Kitty Muggeridge, Christina Foyle [… ] et surtout mon cousin Graeme ».

Je soupçonne donc que la vision remarquablement claire et pointue des enjeux des réseaux électriques à l’échelle d’un pays entier présentée par J. B. S. Haldane dans Dédale devait quelque chose à ses discussions avec son cousin Graeme, grand électricien qui devait devenir, comme un écho modernisé de la carrière de son oncle, président de l’Institution of Electrical Engineers.

Références

 

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