Petite histoire culturelle de la sarigue

De Sophie la girafe à l’âne Trotro, de Petit Ours Brun à Lassie chien fidèle, dès notre plus tendre enfance les animaux tiennent une place de choix dans notre imaginaire. Grâce aux contes, aux fables et plus récemment bandes dessinées et aux dessins animés, tous les enfants de France et de Navarre savent que le loup est féroce, l’agneau doux et le renard rusé (sans parler bien sûr de la petite taupe, très déterminée à boucler son enquête).

Cette histoire culturelle des animaux se développe en parallèle voire en contradiction de leur histoire naturelle et joue un rôle important dans nos représentations mentales voire morales de la nature. Il est donc intéressant de voir comment des animaux nouvellement découverts ont pu être intégrés dans la culture courante.

Pour baptiser un animal jusque là inconnu, plusieurs possibilités s’offrent au voyageur : lui donner un nom pris aux langues locales, comme par exemple pour le capybara, piocher dans l’érudition classique, comme pour l’amphisbène, ou encore forger un nom composite censé être évocateur.
La girafe est ainsi baptisée camelopardalis en grec, littéralement « panthère-chameau » et l’autruche est le moineau-girafe du fait de son long cou. Aujourd’hui encore on parle de musaraigne-éléphant (à cause de sa trompe), de rat-taupe, qui n’est pourtant pas plus rat que taupe), et quand on a découvert en 2006 au Laos une espèce nouvelle d’une famille qu’on croyait entièrement fossile, les médias grand public l’ont présentée comme un écureuil-rat.

À l’époque couramment dite des Grandes découvertes (XVe-XVIe siècles), les naturalistes européens accompagnant explorations et conquêtes se retrouvent nez à nez (ou bec, ou truffe) avec une pléthore d’animaux américains jusque là inconnus de leur histoire naturelle, et leur premier souci est de les décrire et les nommer.

C’est ainsi qu’un animal est qualifié de simivulpa, c’est à dire singe-renard, ou plus exactement renard simiesque. Les premières descriptions, datant du tout début du XVIe siècle, disent que c’est un animal avec le devant du corps comme celui d’un renard et l’arrière-train comme celui d’un singe, avec des pieds d’homme et des oreilles de hibou (ou de chauve-souris).
Ça ne vous dit rien ? Pas de panique, voici une représentation occidentale de cet animal, tirée des Singularitéz de la France Arctique, d’André Thevet, publiée en 1557 (et improprement baptisée su, du nom du paresseux) :

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Toujours pas d’idée ?

Je vous accorde que ça ne semble pas tout à fait correspondre aux détails donnés par les naturalistes. Jetons plutôt un œil à la toute première gravure connue de cet animal, tirée d’une carte marine de 1516 par le grand cartographe Martin Waldseemüller, ainsi qu’à une interprétation ultérieure en couleur tirée d’un album de dessins du Chancelier Séguier (notez l’exactitude des pouces aux pattes postérieures…) :

Le renflement sur la poitrine de l’animal vous aura peut-être donné la réponse : la simivulpe, aussi appelée sarigue d’après son nom tupi, est en fait un opossum. Bien avant la découverte de l’étrange faune australienne et néo-zélandaise, ça été le premier marsupial décrit par des européens, et les particularités de son anatomie ont frappé les esprits, même lorsque le reste de la morphologie de l’animal passe à la trappe.

La longue queue en particulier est manquante ce que j’attribue à la polysémie du mot singe, qui désigne aussi bien les petits singes à longues queues que les singes dits de l’Ancien Monde. Voilà qui explique sans doute comment l’arrière-train « de singe » avec queue préhensile de l’opossum a pu se retrouver transcrit graphiquement avec une queue très courte rappelant celle du mandrill africain.

Il est notable que pour présenter cette région nouvellement découverte, l’opossum est considéré comme une illustration aussi importante que les scènes de cannibalisme qui le jouxtent. Les caractéristiques correctement transmises sont le museau pointu, les pattes semblables à des mains, et surtout la marsupialité.

En 1575, Étienne Delaume accompagne par exemple son allégorie de l’Amérique d’une bête emblématique et quasi-héraldique qui ne ressemble pas du tout à un opossum, mais présente pourtant sa poche typique, avec ses petits dedans.

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En 1578, Du Bartas publie avec grand succès La Semaine, un immense poème didascalique (voué à l’enseignement) à ambition encyclopédique selon les ligne de la Création du monde. Il liste l’opossum dans une énumération d’animaux à connotation très négative, fauves, féroces, dangereux : « l’ours, le loup, le sanglier, le lynx, le léopard, le tigre, la licorne, la hyène, le mantichore et le ceph nubien, la sarigue et le porc-épic » sont mis au même niveau de sauvagerie, des « animaux indomptés » au « regard affreux » (VI, 275).

Violaine Giacomotto-Charra explique la présence d’un opossum, animal pourtant de petite taille peu agressif envers l’être humain, dans cette liste de bêtes inquiétantes par sa marsupialité : « la poche et son fonctionnement qui semble contrecarrer les lois de la nature est un sujet de troubles ». La protection des petits dans le marsupium est interprétée sous un jour sinistre, un tombeau plus qu’un abri :

Je crain cest animal que la terre sanglante
Des Caribes produit: animal qui r’enfante
Mille fois les petits, et dans son propre corps /
Entombe autant de fois ses fans non encore morts (VI, 289-292)

Cette présentation infernale est critiquée en 1609 par Christofle de Gamon dans sa propre version de la création du monde qui prétend corriger point par point celle de Du Bartas :

l’estrange animal
Des cantons bazanez du Caribe brutal.
Animal, ô Bartas, qui mille fois n’enterre
Dans son corps ses petits, ains dans sa peau les serre,
Et que tu crains en-vain, quand ses coups plus meurtiers
Donnent sans plus atteinte aux foibles poulaillers. (p. 192)

Il y moque à la fois l’erreur (les petits ne sont que dans une poche de peau musclée) et sa pusillanimité, puisque l’opossum n’est un danger que pour les poules !

À la même période, les auteurs de livres d’emblèmes intègrent les animaux nouvellement découverts au genre associant image et devise morale.

L’opossum est ainsi présenté en 1574 par Luca Contile dans son ouvrage avec la devise latine Custodia totas, « la garde de toutes » : il est interprété comme un symbole de vigilance et de soin, mais l’illustration semble n’avoir pas compris le sens de la poche placée sur la poitrine, et la néglige au profit de mamelles pendantes.

Luca Contile Enenkel

La devise est reprise par Camerarius le Jeune dans sonc élèbre livre d’emblèmes, avec un dessin plus proche de la gravure du naturaliste Conrad Gessner dans son Historiae animalium de 1557, qui de par son énorme diffusion reste longtemps la référence graphique en matière de représentation animalière.


Mise à jour (02/12/2019) : Cette influence de la simivulpe de Gessner se retrouve à un endroit encore plus inattendu. J’écoutais il y a peu la conférence sur l’histoire culturelle de l’ours donnée par Michel Pastoureau au Muséum national d’histoire naturelle il y a deux ans. Alors qu’il parlait de la légende d’Orso, nourisson volé à sa mère par une ours et allaité avec ses oursons (28m32s),  j’ai jeté un coup d’oeil distrait à l’écran et eu la surprise d’y voir… cette image.

Screenshot_2019-12-02 L'ours européen une histoire culturelle - YouTube

Il s’agit d’une illustration d’Orso allaité par l’ourse, une gravure sur bois illustrant Valentine and Orso ; The Two Sonnes of the Eperour of Greece, une version anglaise de 1682 d’un célèbre roman de chevalerie médiéval, et c’est aussi une évidente reprise à peine modifiée de la gravure publiée par Gessner.

Plus d’un siècle après sa première parution, la simivulpe de Gessner se voit donc trahie par la banalité de sa représentation (poche confondue avec le thorax, sans petits à l’intérieur) et se retrouve utilisée –sans doute par erreur– comme modèle d’un animal pourtant bien plus proche et plus familier : l’ours, cet homologue sylvestre de l’être humain…


Il est intéressant de voir que, du fait de la diversité des illustrations pour un même animal, elles se retrouvent parfois combinées dans une même image comme si elles représentaient des espèces différentes, comme dans cette gravure de Matthaeus Merian illustrant Les Grand Voyages de Théodore de Bry en 1630.

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La simivulpe de Gessner est bien reproduite à droite, mais on reconnaît également la représentation plus ancienne de Thevet à gauche de l’image, un siècle après sa première parution.

Les variations plus originales existaient pourtant : en 1671, l’illustration proposée par Arnoldus Montanus dans sa description du Nouveau Monde est une bête plus grande, dotée d’un immense ventre qui confond probablement ce qui correspondait à la poche et aux mamelles chez Gessner.

Arnoldus Montanus 1671

Mais l’intégration de l’opossum dans le tissu symbolique, culturel et littéraire de l’Europe ne s’arrête pas aux images et aux emblèmes. Deux siècles après les vers inquiétants de Du Bartas, l’étrangeté troublante de la poche marsupiale semble s’être totalement effacée et on retrouve notre sarigue intégrée dans le mode le plus traditionnel de moralisation du monde animal : la fable.

La Mère, l’Enfant et les Sarigues

Maman, disait un jour à la plus tendre mère
Un enfant péruvien sur ses genoux assis,
Quel est cet animal qui dans cette bruyère,
Se promène avec ses petits ?
Il ressemble au renard. ― Mon fils, répondit-elle,
Du sarigue c’est la femelle;
Nulle mère pour ses enfants

N’eut jamais plus d’amour, plus de soins vigilants.
La nature a voulu seconder sa tendresse,
Et lui fit près de l’estomac
Une poche profonde, une espèce de sac
Où ses petits, quand un danger les presse,
vont mettre à couvert leur faiblesse.

Fais du bruit, tu verras ce qu’ils vont devenir.
L’enfant frappe des mains, la sarigue attentive
Se dresse, et d’une voix plaintive
Jeter un cri ; les petits aussitôt d’accourir,
Et de s’élancer vers la mère,
En cherchant en son sein leur retraite ordinaire.
La poche s’ouvre, les petits
En un moment y sont blottis,

Ils disparaissent tous ; la mère avec vitesse
S’enfuit, emportant sa richesse.
La Péruvienne alors dit à l’enfant surpris :
― Si jamais le sort t’est contraire,
Souviens-toi du Sarigue, imite-le, mon fils :
L’asile le plus sûr est le sein d’une mère.

On notera que s’il existe au Pérou des petits canidés proches du renard d’Europe, on peut douter que l’auteur et a fortiori les lecteurs de l’ouvrage les aient connus : ce petit péruvien n’est donc qu’un porte-voix chargé d’exposer la scène en termes familiers au public de la fable.

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Quoique la réputation de fabuliste de Florian n’atteigne pas la gloire de ses illustres prédécesseurs Ésope et La Fontaine, cette fable notable par l’association d’un sujet original avec une morale consensuelle et sentimentale connaît de nombreuses éditions successives au XIXe siècle, et se voit même illustrée dans un recueil du milieu du siècle par le célèbre Grandville, grand croqueur d’animaux plus ou moins anthropomorphes.

Une quarantaine d’année après sa première parution, en témoignage de sa diffusion, on peut même lire dans un album d’éducation populaire une fable moins inspirée mais à la morale symétrique :

L’Enfant de la Sarigue

L’asyle le plus sûr est le sein d’une mère,
A dit la Sarigue à son fils,
L’enfant malgré sa tête un peu légère,
Profita de ce bon avis;
Dès qu’il avait quelques tristes aubaines,
Quelque bobo, quelque chagrin cruel
Ou bien, s’il avait fait de petites fredaines
Il se réfugiait dans le sein maternel. …
C’était son trône, son autel;
Il y rapportait tout, ses plaisirs et ses peines.
Ah ! Qu’il y trouvait du bonheur !
Sa bonne mère, avec douceur,
Lui prodiguait mille tendresses,
Ces soins touchans et ces douces caresses
Qui font les délices du cœur.

C’est ainsi qu’il jouit d’une enfance prospère,
À la fin, il devient grand, sage et courageux ;
Il n’avait plus besoin des secours de sa mère ;
De son jeune âge il oublia les jeux,
Mais il n’oublia pas cette mère chérie
À laquelle il devait son bonheur et sa vie.
Plein de reconnaissance il voulut à son tout
Se dévouer à sa meilleure amie,
Et lui rendre amour pour amour,
Il acquitta sa dette avec constante,
Et jusqu’à son dernier soupir,
Il lui prouva que la reconnaissance
Est moins un devoir qu’un plaisir.

Le bonheur de sa mère était sa récompense ;
Cette mère était tout pour lui,
Comme elle avait été l’appui de son enfance,
À son tour il était sa gloire, son appui
Et sa seconde providence.

Heureuse tout en vieillissant
La Sarigue disait à qui savait comprendre,
« Pour une mère bonne et tendre,
L’asyle le plus sûr est le cœur d’un enfant. »

Et c’est là que s’arrête la carrière poétique de notre marsupial : tout au plus ai-je trouvé dans une publication de 1924 un pastiche de fable morale où le choix de l’animal n’est que prétexte à un jeu de mot un peu osé

Arrivé peut-être un peu tard dans l’imaginaire européen, peu présent dans les ménageries, négligé par les grands auteurs animaliers du XXe siècle (pas de marsupiaux dans Le Livre de la Jungle, forcément), l’opossum n’en a pas moins été intégré dans les modes de discours sur la nature les plus courants de chaque époque : l’allégorie, l’emblème et enfin la fable.

S’il ne semble ne pas devoir laisser de représentation morale ou symbolique durable dans la culture européenne il reste bien sûr une figure importante des pays où il est courant. Aux États-Unis, par exemple, la caractéristique la plus culturellement marquante de l’opossum de Virginie n’est pas sa poche marsupiale mais sa capacité à faire le mort de façon extrêmement convaincante, ce que les Américains appellent : to play possum.

Références (par ordre d’apparition)

Remerciements à Françoise et Bernard Langlois pour la consultation et la photographie de leur exemplaire du recueil de fables illustré par Grandville.