Explication de gravure : le cas de l’Abeille chymique

Il y a un bon moment déjà (comme le temps passe vite), je me baladais sur le site du British Museum et je suis tombée un peu par hasard sur une estampe fort intriguante.

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Cette gravure sur bois sur bois dont la lettre mêle devise latine et mention d’une « abeille chymique » a piqué ma curiosité et j’ai entrepris d’en savoir plus.

Cette curiosité fut d’abord un peu déçue car les détails du catalogue en ligne ne mentionnaient qu’une référence : le deuxième volume, datant de 1873, du Stephens, le colossal catalogue de toutes les gravures satiriques anciennes du British Museum, dont la publication a commencé en 1870 et continué jusqu’en 1954, couvrant pas moins 17 391 estampes.
Sans donner d’interprétation précise à l’image, Stephens lui assigne une origine néerlandaises et la date de 1706, sans doute parce qu’il l’a lue comme un commentaire de l’imminence de l’Acte d’Union de 1707 qui fond en un seul royaume l’Angleterre et l’Écosse. Il s’appuie pour cela sur la présence côte à cote de la rose anglaise et du chardon écossais.

Mais cela n’expliquait ni les abeille ni les personnages et j’ai donc entrepris de me faire ma propre idée sur le sens de cette image aux nombreux détails significatifs.
Le premier indice était la phase latine inscrite en bas de l’image, que le site décrivait comme prononcée par le personnage de gauche : Sic vos non vobis mellificatis apes.

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Elle dérive d’un vers attribué à Virgile dans le cadre d’une anecdote sans doute apocryphe tirée d’une biographie qu’on doit selon la tradition à Donat (Élien ou Tibère Claude, selon les sources) (17,70).
Ayant affiché anonymement un de ses poèmes, Virgile aurait eu la désagréable surprise de voir Bathylle se l’attribuer publiquement. Il aurait alors répondu par ces vers, en faisant circuler uniquement les premiers hémistiches comme une énigme à compléter. Tout le monde ayant échoué à trouver la fin des vers, il récita alors le poème entier devant Auguste :

Hos ergo versiculos feci, tulit alter honores,
Sic vos non vobis nidificatis aves;
Sic vos non vobis villera fertis, oves;
Sic vos non vobis mellificatis apes;
Sic vos non vobis fertis aratra boves.

Que je traduis par :

J’ai fait ces petits vers, un autre en a reçu les honneurs,
De même ce n’est pas pour vous-mêmes, oiseaux, que vous bâtissez des nids,
De même ce n’est pas pour vous-mêmes, moutons, que vous portez votre laine,
De même ce n’est pas pour vous-mêmes, abeilles, que vous faites le miel,
De même ce n’est pas pour vous-mêmes, bœufs, que vous tirez la charrue.

Cette histoire édifiante (quoique peu au goût des classicistes plus récents) et le vers concernant les abeilles ont connu un certain succès, sans doute parce que ce dernier fournissait une louange bien tournée de la vertu de dévouement désintéressé attribuée à ces laborieux insectes. En témoigne par exemple un emblème de 1552 de Barthélémy Aneau.

La légende de notre gravure reprend le vers en le mettant dans la perspective des abeilles elles-mêmes : « De même ce n’est pas pour nous-mêmes que nous les abeilles faisons du miel ». Ce n’est donc pas le prêtre anglican qui prononce cette phrase.

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Il est montré en train de déguster un rayon de miel -et peut-être même de se frotter le ventre de satisfaction- à côté d’une ruche en boudins de paille, très courante au XVIIIe siècle comme j’en ai déjà discuté dans mon billet sur le sceau du Muséum national d’histoire naturelle.

Le mystère de l’identité de ce personnage est levé à la faveur d’une description publiée dans The Quarterly Journal of Science, Literature and the Arts en 1822 : on y apprend qu’un certain ecclésiastique londonien (London divine) a publié pendant trois ans un mensuel recensant les parutions littéraires sous le titre Complete library, or News for the ingenious, in quarto, imprimé à Londres, « for John Dunton, at the Raven in the Poultry », de 1692 à 1694, semble-t-il en continuation d’un défunt périodique intitulé The Young Student’s Library. La description de la page de garde ne laisse pas place au doute :

Each number has a neat title-page, with a curious wood cut upon it, representing a full-length portrait of the editor (a London divine) in a garden, with a bee-hive, and the bees regaling themselves with the flowers.

Cette gravure illustrait donc la page de titre (peut-être la première de couverture) d’un périodique et lui conférait un certain cachet.

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La mission de compilation du périodique se retrouve exprimée dans la seconde lettre de l’estampe :

All plants yeild honey as you see
To the Industrious Chymick Bee.

En français « Toutes les plantes fournissent du miel à l’Industrieuse Abeille Chymique », une version raffinée et imprégnée de culture classique d’une idée qu’on retrouve dans un proverbe plus prosaïque : tout ce qui rentre fait ventre…

Mais que vient faire ici la chimie, me direz-vous ? Hé bien contrairement à ce que l’historiographie des Lumières a pu laisser penser, il n’y a pas de discontinuité ferme, pas plus conceptuelle que temporelle, entre la chimie et l’alchimie. Par exemple l’une des sommes alchimiques les plus populaires du début du XVIIe siècle (due à l’allemand Oswald Croll) s’intitulait la Basilica Chymica, a été traduite en français sous le titre de La Royalle Chymie, et présentait aussi bien des réflections occultistes que les premières recettes de préparations iatrochimiques.

L’abeille chymique est donc tout simplement l’abeille alchimiste, capable de sublimer ce qu’elle butine pour en fabriquer un produit hors de portée tant de la compréhension que de l’imitation humaines : le mystérieux miel, aussi doré qu’imputrescible. Dans l’image, on la voit collecter la crème de la production littéraire des deux royaumes, le nectar de la Rose anglaise et du Chardon écossais pour produire le miel ensuite recueilli par le personnage ecclésiastique.

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Quant au gentilhomme assis à son écritoire à la droite de l’image, sous la phrase Omnia in libris (tout est dans les livres), je suppose qu’il représente les auteurs des ouvrages référencés dans le périodique.

Au terme de ma petite enquête, j’ai été en mesure d’écrire au département des estampes du British Museum pour leur signaler que leur gravure satire politique néerlandaise de 1706 n’était en fait ni satirique, ni politique, ni néerlandaise, ni de 1706, mais une illustration allégorique anglaise de 1692. La nouvelle fut reçue avec enthousiasme, car rien ne réjouit plus un conservateur que de corriger son inventaire.

La morale que j’en tire est qu’aussi sérieuses que soient nos sources, il faut se souvenir que la science de leurs auteurs n’était pas absolue, et profiter de notre chance : une simple recherche en ligne nous donne accès à un trésor de ressources qu’ils n’auraient pas pu imaginer et qui peuvent enrichir utilement leur travaux.

Remerciements à Vincent Nguyen-Van et Anne-Lise Pestel pour la correction de ma version latine.

Références

  • Satirical print, British Museum, Londres, n° d’inventaire 1868,0808.13189.
  • Frederic George Stephens, Catalogue of Political and Personal Satires Preserved in the Department of Prints and Drawings in the British Museum, Londres, British Museum Press, 1870-1954, vol. II, 1873, notice 1473.
  • Aelius Donatus, Life of Virgil, traduction de David Scott Wilson-Okamura, 1996, révisée 2005, 2008. (Chercher « bees » dans la page pour lire l’anecdote complète)
  • Barthélemy Aneau, Picta poesis, chez Macé Bonhomme, Lyon, 1552, emblème Non nobis nati, p. 97.
  • Barthélemy Aneau, L’Imagination poétique, chez Macé Bonhomme, Lyon, 1552, emblème Nez sommes nous et non pour nous, p. 31.
  • The Quarterly Journal of Science, Literature and the Arts, vol. 13, 1822, p. 47.

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