Éloge du blog de recherche

Billet rédigé l’année dernière et publié ici à l’occasion de la parution de mon premier article académique tiré d’un billet de blog.

Quoi de plus vieux, de plus poussiéreux, de plus old school qu’un blog ? Après tout voilà plus de dix ans qu’on annonce sa mort et en effet les réseaux sociaux et messageries sur téléphone semble avoir pris une bonne partie de la place occupée il y a une décennie par la blogosphère.

Mais je n’ai pas l’ambition d’écrire une médiocre note de synthèse sur l’histoire et les usages du blog en général, ni même du blog universitaire institutionnel qui connaît un remarquable développement sur la plate-forme Hypothèses, merveilleuse ressource créée il y a déjà onze ans et providence des curieux n’appartenant à aucune équipe de recherche.

Je voudrais, plus modestement, tenter un retour d’expérience sur l’usage d’un blog personnel académique dans le cas particulier de la recherche indépendante -ou du moins solitaire- en sciences humaines (dans mon cas, quelque part entre histoire culturelle de l’art, des sciences et de la nature, ou histoire des idées et des représentations, à défaut de mieux).

Dans mon expérience, les intérêts d’un blog lorsqu’on s’essaye à la recherche indépendante en SHS sont multiples, quelques soient votre domaine, vos choix et vos goûts – personnellement je fais des billets plutôt longs et plutôt rares, qu’il m’arrive ensuite d’adapter en articles « sérieux » (n soumis = 3, n acceptés = 2).

J’essaye ici d’aborder tous les avantages que j’ai remarqués, et je tente de répondre aux objections les plus courantes.

Garder une trace

Une lecture, une visite, ou une recherche d’information peuvent faire naître une association d’idées, une hypothèse, un questionnement… Partager cela en ligne est une façon d’en garder trace pour soi, comme dans un commonplace book, mais aussi pour les autres. Lors d’une conversation virant inopinément sur un sujet qui a piqué notre curiosité, il est plus simple de se référer à deux paragraphes clairement rédigés et illustrés six mois plus tôt que tenter maladroitement de reconstruire de mémoire tout son argumentaire à la volée en cherchant de quoi l’étayer sur Google Images…

Oui, les spéculations raisonnablement étayées méritent d’être formulées autrement qu’à l’oral, même si elles n’ont pas atteint le niveau de rigueur leur permettant de prétendre à la véridiction. Brainstormer pendant les questions d’un séminaire est formidablement stimulant mais scripta manent, les écrits restent et surtout sont indexés par Google.

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Toucher son public plus rapidement

J’ai écrit mon billet sur le vermicelle de Frankenstein en août 2018, et grâce à des encouragements dont je suis très reconnaissante, je l’ai presque immédiatement traduit et remanié en courte note pour une revue de littérature et de philologie. J’ai reçu l’avis du premier lecteur moins de trois mois plus tard et la version révisée fut renvoyée dans la foulée. J’ai attendu ensuite l’avis du second lecteur jusqu’en avril 2019, et j’ai tout de suite fait les dernières révisions. L’acceptation du papier m’a été communiquée à la fin du mois de juillet 2019. En un an, sans même prendre en compte le délai de publication, le billet aura été vu une centaine de fois sur ce modeste blog avant même d’être accepté dans une revue, et encore un peu plus d’ici à sa publication (prévue pour mars 2020) grâce à sa reprise par le blog du Comité de liaison des associations dix-neuviémistes.

Si ce mécanisme peut diminuer le temps caractéristique de diffusion des idées, tant mieux, surtout pour les chercheurs extérieurs qui n’ont pas ou peu accès aux discussions, séminaires de labo, journées d’études et autres lieux de propagation informelle de l’information non publiée.

Toucher un public plus large

En 2016 je suis intervenue dans le cadre d’un conférence autour des tapisseries de la Dame à la licorne, devant une salle honnêtement remplie, sans notes. La captation de la séance a été mise en ligne mais ce n’est que trois ans plus tard que j’ai pris le temps de reprendre la transcription de la conférence et de la mettre sur mon blog.

Bien m’en a pris : le billet a été mentionné sur le compte Facebook du Musée de Cluny et vu en quelques jours par dix fois plus de personnes que la conférence dont il est tiré. Plus gratifiant encore : j’ai eu les compliments d’une amie passionnée depuis toujours par la Dame à la Licorne sans pour autant avoir de formation en histoire de l’art. Il ne lui serait pas venu à l’esprit d’aller à un colloque ou d’en regarder la vidéo, mais elle lit mon blog à l’occasion.

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Et n’oublions pas que dans le domaine de l’histoire de l’art et de la culture visuelle, un blog touche un public différent aussi parce qu’il permet une grande variété en terme de médium : images animées, musique, vidéo…

Dialoguer

Le blog offre une possibilité de dialogue presque absente de la publication en revue, en dehors de quelques cas ayant entretenu la tradition des correspondances (Notes & Queries). La conversation offerte par le blog est certes moins directe qu’en séminaires ou en conférence, mais elle est aussi moins contrainte temporellement : une correction d’erreur peut être faite longtemps après publication et il m’est arrivé d’apporter des compléments en commentaires sur d’autres blogs à des billets vieux de trois ans. En général, les auteurs sont ravis et amendent parfois même immédiatement le billet.

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En dehors des aspects purement formels, ces premiers lecteurs peuvent fournir un retour sincère et informel sur une version bêta (voire alpha) d’un article s’il n’est pas trop technique. Bien sûr, cela ne correspond pas à une pré-review puisque sauf exception le public d’un blog n’est pas aussi spécialiste du sujet que l’auteur et les comités de lecture des revues mais il est souvent assez proche du public du papier : compétent dans le domaine général sans être spécialiste du sujet précis, voire étudiant en cours de formation cherchant à approfondir ses connaissances. Ces lecteurs pourront donc aider à améliorer des aspects parfois négligés par la peer review et rendre le texte final plus complet, plus lisible, et plus accessible.

Le caractère intertextuel des blogs facilite également les réponses et les billets qui se répondent, comme mon post sur un arbuste imaginaire répondant à l’un des innombrables billets de l’indispensable Johanna Daniel sur son blog Orion en Aéroplane, que je remercie pour son exemple et son enthousiasme pour la médiation en ligne.

Discuter avec d’autres blogueurs permets aussi des circulations d’informations : Pierre Kerner m’a par exemple, à la faveur d’un café et d’un « Oh tiens, ça t’intéressera, toi ! », parlé d’un papier passionnant pour l’articulation entre les histoire naturelle et de l’art…

Ces interactions sont précieuses pour élargir ses perspective et, plus pragmatiquement, pour se rappeler que l’on n’est pas seul au monde derrière son écran : pour virtuelle qu’elle soit, la communauté des blogueurs n’en est pas moins réelle et forme un réseau de soutien qui nous remémore pourquoi, au juste, on s’embête à faire tout ça.

Approfondir

Lorsque j’avais commencé à réfléchir au mystère symbolique du lion du suffrage universel place de la République à Paris, j’ai envisagé un instant d’en faire une mini-présentation sur l’histoire populaire de l’image du lion, à destination d’un public familial. L’objectif était de faire passer deux idées : que le sens culturel des images d’animaux a une temporalité longue mais qu’il peut varier jusqu’à devenir méconnaissable, et que le bruit de fond culturel avait parfois des conséquences réelles sur les pratiques perçues comme éminemment rationnelles, comme la zoologie.

Cela ne s’est finalement pas fait, et c’est seulement en rédigeant pour le billet de blog que j’ai mesuré l’ampleur de la soudaine profusion de lions républicains au milieu du XIXe et que j’en ai compris la cause : le concours de 1848 pour une nouvelle allégorie de la République. J’ai cru prendre un exemple bateau pour illustrer une généralité, et c’est la recherche documentaire qui m’a forcée à voir que mes deux idées en oubliaient une troisième : l’importance de la commande et des institutions tant la persistance que dans le renouvellement des valeurs données aux images.

Écrire pour un public, même très limité (je n’ai qu’une trentaine d’abonnés WordPress) me force à expliciter ma pensée d’une façon à laquelle je n’arrive pas à m’astreindre dans des notes que je serais seule à lire.

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Circonscrire ou concaténer

Un blog permet de réunir des formats différents : notes, extraits, bouts de chapitres, présentation… C’est en reprenant la transcription de ma conférence sur la Dame à la licorne que j’ai compris (ou que je me suis rappelé) qu’elle consistait en fait en deux propos bien distincts, et que si je souhaitais approfondir et rédiger cet angle de recherche il me faudrait sans doute en séparer le propos en deux papiers. Si ce n’avait pas été le reflet de ma présentation, je l’aurais d’ailleurs scindé en deux billets.

Inversement, un billet permet de reprendre « au propre » sur une URL stable, des idées évoquées de façon informelle et discursive sur d’autres supports comme les discussions par email ou, de plus en plus souvent pour moi, sur Twitter, où je jette en vrac les réflexions qui me viennent, y compris loin de mon bureau.

Par son système de catégories et d’étiquettes, un blog offre également la possibilité de présenter ensemble une séries de billets potentiellement très éloignés dans le temps. Je ne doute pas de rencontrer d’autres cas de plantes imaginaires dans les ouvrages naturalistes à ajouter aux deux exemples que j’ai déjà blogués, et ils seront alors réunis par une simple URL sur une même page, pour une vision d’ensemble plus facile du sujet.

Cette option de complément ultérieur lève l’une des angoisses de l’écriture académique : celle de l’incomplétude ; me prendra-t-on au sérieux si je ne suis pas exhaustif ? Ai-je tout vu, tout dit ? Ne devrais-je pas plutôt attendre d’avoir lu deux ou trois ou quarante ouvrages de plus avant d’oser écrire un ligne ?

En réponse à cette inquiétude bien naturelle, mais parfois paralysante, le billet de blog offre la possibilité d’un simple chapitre, autonome mais sans prétention à l’universalité. J’y source mes citations et mes données précises ou originales, bien sûr, mais je ne me donne pas la peine de donner en note les dix sources aboutissant à une synthèse de deux lignes : les liens sont là pour que le lecteur intéressé puisse aller plus loin, pas pour me justifier.

De la même façon, il permet de portionner une tâche en sous-parties plus digestes pour l’internet : plus faciles à écrire, mais aussi à écrire en se concentrant sur une partie à la fois. Je ne désespère pas, par exemple de lancer dans une série qui traitera des sources d’un album de dessins, une image à la fois. C’est moins intimidant et ça permet de commencer par ce qui est le plus abouti en laissant au reste le temps de mûrir à son rythme.

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Se motiver

Dans le même ordre d’idées, sur un blog pas de deadline ni d’obligation, mais une récompense assez rapide de l’effort, car il est toujours agréable d’être lu sans attendre un an ou plus. Et quoi de mieux qu’un billet sorti à chaud pour s’habituer à mettre noir sur blanc tout ce qui nous tourne dans la tête ?

Car pour pouvoir améliorer un texte, il faut déjà avoir un premier jet, même si on ne sait pas encore si ce sera un jour un article, une proposition de projet de recherche, un chapitre de bouquin ou une simple note de bas de page amusante. Ou même, qui sait, rien du tout, parce que c’était juste une idée en l’air, ou que ça a déjà été écrit (pas grave, ça touchera des gens qui n’avaient pas lu la première formulation), ou tout simplement parce qu’on ne peut pas courir tous les lièvres à la fois…

Se présenter

Quand les papiers mettent un ou deux ans à être publiés et restent souvent inaccessibles au grand public (sans même parler des délais de parution des livres), comment présenter sa recherche et ses centre d’intérêts variés, même ceux qui sont trop récents pour avoir donné lieu à des publications ? C’est l’avantage d’un site web personnel, sans contraintes de format. Le blog y ajoute une mise à jour progressive, organique, sans avoir à modifier et réordonner votre présentation générale. Cela permet aussi de démontrer un intérêt pour des domaines que votre emploi du temps ne vous laisse pas forcément explorer pour l’instant : write for the job you want, not the one you have

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Objections

Vol d’idées

Rien n’empêche qu’on vous pique les idées développées sur votre blog, bien sûr, mais un billet de blog laisse une trace bien plus opposables qu’une conversation en colloque.

Perte de temps

Ça doit dépendre des gens, mais pour moi rédiger et structurer une réflexion annexe (voire parasite) qui me distrait de mon objet principal me permet de ne plus y penser, de lâcher les quelques idées que j’ai pu formuler dessus sans craindre de les oublier, et de passer enfin à autre chose. Ceci dit, cela reste du temps pris à autre chose, et il est dans la nature du blog de supporter fort bien d’être abandonné quelques semaines ou quelques mois.

Personnalisation excessive de la recherche

Je peux comprendre la circonspection des universitaires utilisant comme étalon le ton volontairement neutre et impersonnel des articles, en particulier dans certaines disciplines à la rédaction extrêmement rigide. N’est-il pas suspect d’écrire aussi librement sur ses sujets de recherche ? N’est-ce pas une tentative de substituer la personnalité au contenu, les relations personnelles à la rigueur ? Peut-être est-ce un peu le cas, en effet. Mais au fond, infiniment moins que dans les conférences et les séminaires, dont l’intérêt scientifique n’est pourtant pas à démontrer.

Un billet de blog n’est pas un article de recherche !

En effet. Mais la différence peut être plus ténue qu’on ne croit, en particulier dans le cas des notes de recherche assez courtes ou au contraire des billets très longs.

En tout cas, en l’espace d’un an et demi j’en suis à trois billets retravaillés, soumis (après éventuelle traduction) et (pour au moins deux) acceptés par des revues ayant pignon sur rue, qu’on ne peut pas accuser de manquer de rigueur ou de chercher la fantaisie et l’informel. C’est cela qui ma poussée à écrire ce billet pour articuler l’usage transitionnel que je je fais du blog dans un objectif de publication.

Un article de recherche ne doit pas avoir été publié antérieurement.

Ah. Voilà un vrai point d’achoppement compréhensible dans les cas où le billet n’est pas un simple embryon développé plus tard dans l’article, mais une version assez proche du papier final. Pour ma part, j’ai pris le parti de considérer qu’un billet de blog n’est pas assimilable à une publication au sens académique du terme. C’est une présentation certes publique mais non reviewée et non formalisée : on peut la comparer à une intervention orale, à un poster dans le contexte des sciences expérimentales et, de façon encore plus convaincante, à ce qu’on appelle un preprint.

Je vous encourage toutefois à vous renseigner sur les revues susceptibles d’avoir des exigences particulières et, si vous le jugez nécessaire, pensez à vous réfréner de trop développer un sujet sur le blog si vous leur destinez un article dessus. Je ne connais pour l’instant qu’un cas de revue considérant une diffusion de ce type comme un deal-breaker (le JWCI), mais n’hésitez pas à me signaler tout exemple qui serait porté à votre connaissance.

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Conclusion

Sur mon blog, personne ne me dit que c’est trop long, trop court, bancal ou pas assez sourcé. Enfin, disons plutôt : tant que je n’ai pas cliqué sur le bouton « Publier », personne d’autre que moi !

Dans mon cas personnel, un autre aspect important est que personne (du moins jusqu’ici) ne vient m’y dire que ce n’est pas le bon angle, que je ne suis pas historienne de l’art, ni historienne, ni formée à l’analyse de la culture visuelle. C’est moi qui choisis ma liste de tags sans forcément me soucier de la sous-discipline précise, et c’est une vraie liberté.

C’est à mon sens cette liberté de ton, de sujets, de rythme et de format qui fait l’intérêt du blogging académique. Long vie à lui.

Illustrations