Petite histoire d’un produit scalaire

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Si le nom binomial d’un animal ou d’une plante peut donner une idée de ce que l’espèce a de plus frappant, la liste des nomenclatures successives et parallèles est parfois encore plus éloquente. Prenez par exemple l’espèce de gastéropode marin à laquelle ont été donnés, parmi d’autres, les noms :

  • Turbo scalaris (Linnaeus, 1758)
  • Scala scalaris (Linné, 1758)
  • Scalaria scalaris (Linné encore, 1758)
  • Epitonium scalare (Linné toujours, 1758, nomenclature en usage)
  • Epitonium gradatum (Grabau & King) 1929

Une pointe d’étymologie suffit à reconnaître scala, racine commune d’échelle, d’escalier et bien sûr de scalaire (oui,comme le produit). Il ne fait donc aucun doute que les premiers descripteurs avaient en tête la même analogie, celle d’un escalier s’enroulant sur lui-même (Turbo est à rapprocher de turban), c’est-à-dire un escalier en colimaçon, vieux nom de l’escargot.

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De fait, la forme du coquillage est caractéristique du genre avec ses côtes (costae) perpendiculaires à la surface de la coquille et évocatrices de marches d’escalier, qui se retrouve aussi dans ses noms vernaculaires :

  • en anglais wentletrap, du néerlandais wenteltrap, littéralement « escalier tournant ».
  • en allemand Wendeltreppenschneck, « escargot en escalier tournant ».

Mais elle se distingue par deux traits qui ont fait sa célébrité : d’une part sa taille (de 3 à 7 centimètres) la plupart des Epitonium étant plutôt petits, et surtout ses élégants tours non accolés. Sans aucun contact entre les tours, cette coquille ne possède pas le support central qu’on appelle columelle, « petite colonne » formée par la fusion des spires de la coquille. Sa solidité latérale est donc entièrement assurée par les costae, ce qui lui confère une légèreté unique.

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La jolie columelle d’un Fusinus colus pour comparaison  (Haeckel, Prosobranchia, 1905, détail)

La Scalaire précieuse a connu une histoire mouvementée qui, un peu à la manière de la tulipomanie hollandaise, renseigne autant sur l’état des sciences naturelles que sur la place des objets naturels dans l’échelle des valeurs de la société.

C’est sa légèreté et son élégance qui valut à la scalaire précieuse une vogue pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle. On en trouve la première trace écrite dans le Journal des voyages de Monsieur de Monconys, diplomate et grand voyageur français (1611–1665), qui fait cette description de sa visite du cabinet de naturalia du conseiller Ernst Roeteurs à Amsterdam 1 :

[J]e remarquay la beauté de ses coquilles, où il y avait un ford grand Nautil, un limaçon blanc, fait comme un baston tortillé spiralement, si bien qu’on voyait le jour d’un bout à l’autre comme dans un gré à vis.

Le spécimen en question se retrouve au numéro d’inventaire 745 du catalogue établi lors de la dispersion de cette collection en 1876 et la description en est nettement moins émerveillée 2 :

Scalaria pretiosa, large and fine

Que s’est-il passé en deux siècles pour justifier une telle perte d’intérêt ?

C’est que la popularité de ces coquillages dans les cabinets de curiosité du XVIIIe siècle ne s’explique seulement par leur beauté : pour gagner une place parmi les merveilles de la nature qualifiées de curiosa, il fallait aussi être rare.  Or dans un ouvrage de 17053, il est mentionné qu’on ne connaissait que trois spécimens de scalaire précieuse ! Cette rareté ajoutée à l’attrait esthétique donna à la scalaire un prix proprement déraisonnable, en faisant une luxueuse extravagance, un signe de richesse réservé à la plus haute noblesse.

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Première représentation connue de la scalaire précieuse, G. Rumphius, Planche XLIX, 17053.

Parmi les possesseurs connus de scalaire précieuse, les plus significatifs sont sans conteste Catherine II de Russie et l’empereur germanique François Ier, mari de l’impératrice Marie-Thérèse, qui en acquit un au milieu du XVIIIe siècle4 pour la somme colossale de 4 000 guilders, qui correspond à environ 40 000 euros modernes 5.

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François Ier, J.J. Zoffany, v.1776, Kunsthistorisches Museum, Vienne (détail)

Cet investissement est d’autant plus significatif que c’était loin d’être le seul : la collection comptait une trentaine de milliers de naturalia à sa mort, dont un nombre impressionnant de coquillages. Cet engouement, en particulier néerlandais, reflète l’accès croissant aux mers extrême-orientales, et  a été baptisé « conchyliomanie », en écho à la célèbre bulle spéculative des tulipes du dix-septième siècle.

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Le Cabinet d’histoire naturelle de l’empereur, avec ses vitrines remplies de coquillages, Fanz Messmer-Jakob Kohl, v. 1773.

De tels montants pour de si petits objets ne pouvaient qu’attiser les convoitises et les imaginations : certains marchands chinois furent soupçonnés de produire de faux coquillages à base de poudre de riz, aussi délicats et translucides que les vrais, mais qui se dissolvaient si on les plongeait dans l’eau6. Mais aucune falsification de cette sorte n’est attestée et plusieurs auteurs7 mettent en doute leur réalité. Toutefois la simple existence de ces rumeurs trahit l’anxiété des collectionneurs et des commissaires-priseurs de l’époque.

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Scalaire parmi d’autres coquillages précieux, Portraitd’Albertus Seba avec ses collections, gravure de Jacobus Houbraken d’après Jan Maurits Quinkhard, 1731 (détail).

Cette rareté durable et célébrée des scalaires pourrait être l’indice d’une grande exigence en matière de biotope, ou d’une autre particularité biologique, mais les biologistes curieux qui voudraient s’y intéresser seront déçus :  ce n’est pas le cas, et la folie collectionneuse de la scalaire précieuse reste inexplicable pour les  malacologues8 d’aujourd’hui.

En effet, si les premiers spécimens ont originellement été apportés en Europe de la Mer de Chine, l’espèce est des plus commune dans les zones subtidales chaudes, de la Mer rouge aux Îles Fidji en passant par l’Afrique du Sud, et elle n’est pas considérée comme particulièrement difficile à pêcher.

Trois explications non exclusives à cette énigme sont envisageables :

  •  la première, et sans doute la moins probable, suppose une importante augmentation de la population de scalaires au cours des deux derniers siècles, sans qu’on puisse en percevoir la cause ;
  •  la deuxième considère qu’une meilleure connaissance de ses mode et lieux de vie, ainsi que l’industrialisation de la pêche, ont pu faciliter sa collecte et faire s’écrouler sa valeur ;
  • et la troisième formule l’hypothèse que la rareté ancienne des scalaires n’avait rien de naturelle et que les marchands orientaux ont simplement su maintenir une pénurie des plus lucrative jusqu’à la fin du XIXe siècle…

En attendant l’éventuelle réponse à ce mystère, la scalaire précieuse reste un témoin de l’histoire des collections scientifiques et une étape dans l’évolution des goûts et de la notion de luxe. Mais aussi, plus simplement, un objet d’une grande délicatesse que vous pouvez acheter en ligne pour quelques euros en vous prenant pour l’Empereur du Saint Empire romain germanique.

Et c’est déjà pas mal, non ?

Remerciements

J’ai découvert la scalaire précieuse et bien d’autres beautés conchyliologiques au cours du début d’inventaire de la Collection Gérard Azaïs du Muséum d’histoire naturelle de Toulouse effectué à l’automne 2015 sous la direction d’Henri Cap.

Notes

  1. W. S.S. van Bentham Jutting, « A brief history of the conchological collections at the Zoological Museum of Amsterdam with some reflexions on the 18th century shell cabinets and their proprietors, on the centenary of the Royal Zoological Society « Natura Artis Magistra » », Bijdragen tot de Dierkunde, 1938, p. 167-245.
  2. Voir le catalogue établi avant vente publique par J. N. Evert, The Celebrated Collection of Shells Formed by Mr. H.C. Roeters van Lennep, Imprimeurs T. Pettitt & Co., London, 1876, p. 38.
  3. Mention de l’éditeur posthume de Georg Rumphius, D’Amboinsche Rariteitkamer, 1705, cité ici dans sa traduction anglaise de E. M. Beekman, The Ambonese Curiosity Cabinet: Georgius Eberhardus Rumphius, 1999.
  4. Peter S. Dance, Rare Shells, University of California Press, 1969, p. 86.
  5. Conversion et inflation estimées grâce au site de l’International Institute of Social History.
  6. Sergio Angeletti, Les coquillages, éditions de la Grange Batelière, 1974.
  7. Peter S. Dance, op.cit.
  8. La malacologie, du grec malakos « mou » est le nom donné à l’étude des Mollusques, étymologiquement « animaux à corps mou ».

Bad Pharma : les problèmes du système

En 2012, Ben Goldacre, médecin, statisticien et vulgarisateur de talent, a publié Bad Pharma pour exposer les problèmes aussi graves que structurels que pose le fonctionnement actuel de la recherche médicale.
Son ouvrage a été traduit un peu partout en Europe, et jusqu’au Japon et en Corée. Une publication en français, un moment envisagée au Cherche Midi, n’a pas abouti. C’est donc avec la permission de l’auteur que je mets en ligne cette traduction de l’introduction de ce livre, dont la version originale est disponible sur son blog Bad Science.

Bad Pharma : Introduction

La médecine ne fonctionne plus. Lire la suite

Début de ligne

Aimant l’histoire des sciences et des techniques, je ne vois aucune contradiction à ouvrir un blog en 2015, dix ans après le pic du popularité du genre : cette forme reste un intermédiaire utile entre les médias de pur stock (sites, livres) et de pur flux (réseaux sociaux).

Vous y trouverez de temps en temps ce qui méritera d’être développé parmi la multitude de sujets qui piquent ma curiosité et mon intérêt. Cela couvre à peu près tout ce qui touche à l’interface entre science et société au sens le plus large des deux termes : actualité, culture scientifique, patrimoine technique, histoire des représentations des sciences et de la nature, didactique, art et science, imaginaire scientifique et médical, science-fiction…

Eh oui, rien que ça.

Ligne verte

Entre les articles, je gazouille à @lignedescience.

Et bien évidemment, toute remarque est bienvenue, en particulier pour signaler les coquilles.