Symbiose et parasitisme : deux livres pour vous retourner le cerveau (et l’estomac)

J’ai lu dernièrement avec bonheur deux livres aux thèmes à la fois opposés et complémentaires, la coopération mutuellement bénéfique qu’est la symbiose et ce qu’elle menace à tout moment de devenir : la relation asymétrique du parasitisme.

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Jamais seulMarc-André Selosse, Actes Sud, 2017.

 Je dois commencer cette recension par un aveu. Quand j’ai entamé cette somme, j’étais certaine de l’apprécier. Marc-André Selosse est en effet une autorité sur la question des symbioses et des mutualismes végétaux (sa dernière actualité avait trait à la mystérieuse reproduction des truffes noires). Mais je m’attendais à une présentation agréable d’idées déjà synthétisées par l’auteur dans des ouvrages pour étudiants, que j’ai eu l’occasion de lire lors de mes maintenant lointaines études.

Eh bien j’avais tort.

Non que la lecture ait manqué d’agrément ! Mais elle m’a apporté bien plus que cela : ma « culture biologique » ne m’a pas empêché d’apprendre énormément et même de changer franchement certaines de mes perspectives.

Le livre est touffu et bourré d’exemples détaillés : on y découvre la densité de l’invisible pluie de spores fongiques qui noie en permanence les plantes des forêts tropicales et pourquoi des kilomètres carrés de prairies du Midwest américain ont été semés à grands frais d’une variété d’herbe qui empêche les juments de pouliner correctement et fait même tomber les pieds des vaches !

Outre les innombrables exemples présentés, Selosse prend un recul très appréciable pour nous raconter la naissance et l’évolution des idées proches de symbiose et de mutualisme, leur différence parfois subtile avec le parasitisme et les débats qu’elles ont occasionnés. Il développe l’importance des relations mutualistes dans l’exploitation du milieu et ose des parallèles éclairants. Il compare par exemple l’arbre, partie aérienne et photosynthétique d’un réseau symbiotique mycélio-racinaire qui l’abreuve en eau et minéraux récoltés à grande distance, au ver des profondeurs Riftia pachyptila, captant grâce à ses branchies l’H2S de l’eau et le concentrant dans ses entrailles pour que ses bactéries symbiotiques puissent opérer leur chimiosynthèse…

Il insiste également sur l’importance évolutive de la symbiose. Les mitochondries qui donnent de l’énergie à tous les Eucaryotes ainsi que les chloroplastes végétaux sont en fait les descendants de bactéries endosymbiotiques prises dans une étroite relation de plus d’un milliard d’années avec leurs cellules hôtes, aboutissant à la création des hybrides que nous sommes. J’ai ainsi appris que cette idée a précédé de beaucoup Lynn Morgulis, célèbre pour l’avoir imposée, et qu’Auguste Lumière (l’un des frères) y était très opposé !

Enfin, le dernier chapitre explore les nombreux mutualismes de la civilisation humaine : au-delà des fondamentales flores intestinale, vaginale et cutanée, la domestication nous a donné accès à l’agriculture et l’élevage et a négocié de nombreuses « digestions » externes hautement bénéfiques. Nous lui devons notre capacité à nous nourrir d’amidon (pain) et de plantes initialement peu digestes mais riches en protéines (nattō, tofu…), ou encore des produits aussi culturellement fondamentaux que l’olive, le vin, la bière…

C’est l’occasion de découvrir mille détails sur la variété des pratiques et des goûts, ainsi que quelques surprises taxonomiques : c’est la levure Saccharomyces uvarum (« champignon à sucre des raisins ») qui fermente le cidre, alors que le vin est fermenté par S. cerevisiae, c’est-à-dire « de la bière ».

Toujours à la limite de la biologie et de la culture, n’oublions pas les ferments lactiques qui ont permis de conserver le lait du bétail et de le consommer bien après l’enfance ! C’est grâce à la subtilité du mutualisme entre le fabriquant de fromage et ses ferments que le camembert est blanc et non plus gris poussiéreux comme au XIXe siècle, car les souches de Penicillium camemberti ont été sélectionnées pour sporuler de plus en plus tard, évitant aux spores noires de tacher les assiettes d’une bourgeoisie parisienne découvrant les plaisirs des terroirs.

Selosse conclut ce panorama ambitieux par un appel à l’élargissement de la biologie des organismes à celle de tous les partenariats intimes ou facultatifs, permanents ou passagers, qui s’établissent entre tous les acteurs d’un écosystème.

Je recommande cette lecture à tous ceux qui s’intéressent à la logique du vivant : on peut le dévorer, ou, comme je l’ai fait, le lire à son rythme pour mieux digérer la richesse et la variété des sujets.


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Moi Parasite, Pierre Kerner, Belin, 2018.

Narré à la première personne et bien illustré, ce livre se veut non seulement facile d’accès mais drôle et dynamique. Il y réussit très bien, dans la lignée du blog (français, comme son nom ne l’indique pas) Strange Things and Funky Stuff, de Pierre Kerner, maître de conférences et vulgarisateur faisant feu de tout bois sur Youtube et les réseaux sociaux.

Et quand je parle de première personne, il ne s’agit pas de l’auteur, mais bien des animaux eux-mêmes ! Sont appelés à témoigner :

  • un ténia sur ses mœurs peu ragoûtantes et sur l’histoire de la parasitologie,
  • une guêpe parasitoïde  vindicative sur les différents parasitismes,
  • une fourmi soldat bien dégagé derrière les antennes sur les stratégies de défense,
  • une sacculine très start-up nation sur le mangement efficace de l’hôte,
  • un (ou deux ?) Diplozoon sur leurs bizarreries reproductives,
  • et enfin un virus sur sa contribution aux écosystèmes et à notre propre génome.

Je ne déflorerai pas trop les discours des différents personnages pour vous les laisser découvrir par vous-même, mais chacune des bestioles est extrêmement bien informée et défend son point de vue bec et ongles, ou plutôt mandibule et tarse…

Pour n’en citer qu’une, la guêpe s’indigne par exemple qu’on la mette, elle dont les larves dévorent leur chenille-hôte de l’intérieur, dans le même sac qu’un vulgaire moustique.  Sa piqûre ne saurait être responsable, au  pire, que d’une nuit sans sommeil…

Elle pousse même les définitions classiques dans leur retranchement : si nous appelons « vecteurs » les hôtes intermédiaires responsables de la transmission des parasites qui nous affligent (porc pour le ténia solitaire), il faut bien admettre que pour Plasmodium falciparum, agent du  paludisme qui se reproduit dans le moustique, l’être humain n’est qu’un hôte intermédiaire. Alors, le vecteur, ce serait nous ?

Plus léger que Jamais seul, Moi Parasite est tout aussi informatif : on y explore des cycles de vie à un, deux, trois, quatre hôtes, les emboîtements à donner le tournis de l’hyperparasitisme guêpier, les ruses des parasites des fourmilières, l’intérêt comparé de l’autofécondation et de la parthénogenèse et plus encore, le tout dans la joie et les jeux de mots. Au total, on y retrouve pas loin d’une petite centaine d’espèces parasites qui couvrent bien l’invraisemblable diversité de ce mode de vie.

En annexe, vous retrouverez non seulement un glossaire, mais aussi une bibliographie détaillée, et, ce qui est fort rare, commentée et agréable à lire, un outil remarquable d’approfondissement de la vulgarisation présentée.


Deux titres au ton très différent, centrés plutôt sur les plantes pour l’un et les animaux pour le second, qui se retrouvent sur leur rigueur et leur réussite dans l’art difficile de la synthèse vulgarisatrice.

Conflit d’intérêt : J’ai déjeuné avec Pierre.

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